Contacter Michel Caubel: mic@theatredemasquesmagique.fr
© atelier du nomanSland
Un certain art contemporain

Ode à la forme et au sensible

Du Jourdain au Kongo et du Congo à Notre-Dame de Paname à Courroux sur l’île de Guyane

Note de lecture à propos de Bernard Stiegler

Ha : Ha ! Vous vous dîtes donc télépathe ?

En ligne, en rang, en joue ?

Lettre poème en prose

Les Véritables Vœux de l’affront national

Communiqués officiels de la Conférence du 421 climatique

il n’y a plus rien.....

Le pilotage d’un drone militaire : destruction virtuelle ou crime légal off-shore.

La Querelle des Modernes et des modernes

PRÉLIMINAIRES de Miguel Amoros

Effort et Destin ou L’homme propose, le Ciel dispose

Florilège de Bertrand Russell

carré blanc et boules blanches

De l’illettrisme

Florilège de Walter Benjamin

ZZZ jeu surréaliste

Communautés 68 et après !

Que l’humour est-il devenu ?

Folie ou non-folie

Poème numéro 1

Poème numéro 2

Mesdames, Messieurs les législateurs...

PRÉLIMINAIRES de Miguel Amoros

Préliminaires : Une perspective anti-industrielle. Miguel Amoros. Editions de la Roue, 2015. (Page 115 à page 120).

La guerre contre le territoire, stade suprême de la domination

Au cours des deux cents dernières années, la société humaine régie par les normes de la production capitaliste s’est développée dans un conflit permanent avec l’habitat planétaire. Cette évolution, en altérant gravement les processus engendrés par le milieu rural et la nature, a entraîné leur destruction. Ce n’est pas seulement la continuité de la société qui est en péril, mais l’espèce humaine. L’environnement industrialisé, pollué et épuisé, se retrouve chaque fois plus hostile à la vie, plus inhumain.

La nature, pour nous, n’est pas un fait pré-social, mais un produit de la culture et de l’histoire, un espace défini par un temps éminemment rural, pour lequel nous utiliserons le mot « territoire » lorsque nous nous référerons à elle. De la même façon, par « société », nous devons comprendre « société industrielle et urbaine », car c’est sa forme historique sous le régime capitaliste. Après cet éclaircissement, nous précisons que le territoire est gouverné par des lois différentes que celles qui régentent la société de masse qui le colonise. La plus importante s’énonce comme suit : tout le monde est connecté, tout le monde est en relation avec tout le monde. Or, bien au contraire, dans la société de masse, chacun de ses membres agit déconnecté du reste, et c’est la société de masse et non les besoins humains qui déterminent leurs actions. Le territoire, de nos jours, est une nature mal socialisée ; la société, une humanité mal naturalisée.

Le fonctionnement normal de la nature-territoire est cyclique : chaque fin est un début. Il n’y a pas de déchets. Les substances de base cheminent dans des circuits fermés ; les résidus d’un processus constituent la matière première du processus suivant, et ainsi de suite jusqu’au recommencement. En revanche, les processus de la civilisation technique sont linéaires : les restes solides et liquides vont finalement, en se déposant, polluer la terre et l’eau d’un côté, et, de l’autre côté, les gaz vont s’accumuler dans l’atmosphère jusqu’à empoisonner et réchauffer la planète au point de bouleverser le climat. Et pour le territoire comme pour la ville, chaque modification se paie. Chaque innovation déclenche une conséquence indésirable : les changements subis occasionnent des désagréments inévitables. L’utilisation intensive de la technique et de la chimie par la société productiviste impacte l’atmosphère, et par ricochet la société même. La concentration de la population dans des zones de plus en plus restreintes transforme des maladies isolées en épidémies. L’alimentation industrialisée cause des dommages sanitaires impensables auparavant. L’humanité entière est happée par l’affrontement entre le milieu naturel du territoire et l’artificialité du milieu urbain, entre les processus cycliques, équilibrés et conservateurs du territoire et les processus linaires, déséquilibrés et expansifs de la société industrielle. En conséquence, il se produit une crise, la vraie.

Si nous ignorons le territoire, la crise peut être posée comme un problème environnemental à résoudre avec les moyens techniques, des dispositions législatives ; il s’agit de faire des recherches, d’innover, de légiférer, de mettre en place impôts, investissements, etc., rien que « les marchés » ne puissent régler ou que l’Etat ne puisse contrôler. Si, au contraire, nous ignorons la société (et par conséquent le capitalisme), la crise peut alors être considérée comme un problème de civilisation dont le responsable est exclusivement l’espèce humaine, ce trompeur « sommet de la création », et la crise peut se régler avec un contrôle démographique extrême, la méditation transcendantale, la diète végétalienne ou le primitivisme. Une position nous amène à surestimer les nouvelles technologies et la politique conventionnelle, tandis que l’autre nous conduit au refus insensé de tout outil et à l’animalisation. L’une et l’autre s’installent dans l’irrationnel, bien que de façon opposée : le premier point de vue, celui de l’optimisme, s’inscrit dans l’instrumentalisation de l’individu et l’artificialisation totale de la vie, alors que l’autre, celui du pessimisme, s’abandonne à l’antispécisme et au spiritualisme mystique, c’est-à-dire à la négation de la culture et de la fonction historique de l’humanité dans le monde. Une position en arrive à justifier toute catastrophe environnementale au nom des supposés avantages apportés par la technologie, tandis que l’autre applaudit toute catastrophe humanitaire parce qu’elle réduit le nombre des humains sur la planète, de telle sorte que leur odieuse prépondérance prenne fin.

Entre les deux extrêmes, il existe des positions intermédiaires, les unes postulant un développement durable ou une nouvelle culture des territoires, les autres inclinant vers la décroissance. Cependant, les premières distinguent sans raison la crise environnementale et l’économie, comme si elles n’avaient rien à voir entre elles, voulant dépasser l’une sans nuire à l’autre. Cela fausse la question territoriale en la présentant comme un problème naturaliste, et non comme un problème social, ce qui situe « les durabilistes » sur le même terrain que le développementisme forcené et les conduit par conséquent à un pacte avec les agents économiques et institutionnels. Les partisans de la décroissance, qui évitent cette erreur dans la théorie, la commettent dans la pratique. Ils séparent l’économie de la politique, en méprisant la défense du territoire pour s’en remettre complètement à l’Etat, entité qui devrait être au-dessus du bien et du mal, mais qui n’est que le capital sous sa forme politique. Leur solution semble se limiter aux initiatives citoyennistes de coopération, qui, avec l’appui ou la neutralité des institutions, essaient d’occuper les espaces oubliés par la croissance économique.

Nous croyons souhaitable une relation harmonieuse de la société avec la nature, et par conséquent de la ville avec le territoire. Pour nous, c’est une erreur de considérer l’une et l’autre comme des réalités séparées. Il n’existe pas un coin de nature vierge de traces sociales, ni un endroit de la société à l’abri des intempérances naturelles. Une approche correcte de la question fait que nous voyons les problèmes écologiques comme des problèmes sociaux, et les problèmes sociaux comme des problèmes écologiques, pour la simple raison que la crise est unique, globale, à la fois écologique, sociale, territoriale et urbaine. Les lois qui ordonnent la nature et le territoire n’entrent pas nécessairement en contradiction avec celles qui structurent la société urbaine. Mais en vérité, l’exploitation industrielle de la société a depuis longtemps déclaré la guerre à l’environnement, c’est-à-dire le territoire. Et à la guerre on répond par la guerre.

Ce que les experts écologistes et les conseillers d’entreprise ou de partis appellent « la guerre de la société contre la nature » est en réalité une guerre du système économique contre la société elle-même. La société est la véritable victime : les maux de la nature sont des dommages qui lui sont infligés. Le principe du bénéfice privé comme norme fondamentale de fonctionnement social est le responsable de cette guerre. L’emprise d’une économie séparée des besoins sociaux sur n’importe quelle autre activité a abouti à une guerre contre tout ce qui fait obstacle à la réalisation immédiate de bénéfices : la nature, le territoire, la tradition, les relations sociales elles-mêmes. Cela a signifie une guerre contre tout empêchement face au marché, et par conséquent contre toute barrière dressée face à la croissance des forces productives.

La première grande guerre de l’économie autonome contre la société et le territoire, qui eut lieu tout au long du XIX è siècle, a reçu le nom involontairement ironique de « révolution industrielle », puisqu’il s’agissait en réalité d’une véritable contre-révolution. Le territoire a lors été valorisé comme marché de la terre. La dernière, la plus mortifère, celle où le développement devient un principe politique et où les forces productives se transforment amplement en forces destructives, a commencé à partir des années cinquante du siècle dernier. A ce moment, la recherche de productivité a provoqué des changements technologiques d’une telle ampleur qu’ils sont entrés en conflit avec le milieu territorial et urbain d’une manière jusqu’alors inconnue. Les transformations introduites dans l’agriculture, la construction, le transport et la distribution, ainsi que dans la production d’énergie et le développement de l’industrie pétrochimique, ont provoqué une pollution généralisée et un réchauffement global. Le territoire s’est transformé en marchandise, cette fois comme un espace à usages multiples.

L’industrialisation de l’agriculture a entraîné l’utilisation massive des fertilisants et des pesticides, avec pour conséquences la pollution des terres, des rivières, des nappes phréatiques, l’eutrophisation, les pluies acides. Actuellement, la fuite en avant s’est matérialisée dans le transgénique. L’arrivée sur le marché d’automobiles de plus en plus puissantes a renforcé le nuage chimique connu sous le nom de smog, qui a recouvert les métropoles à la manière d’une cloche à la suite de l’émission dans l’atmosphère d’énormes quantités de poussières, de dioxyde d’azote et d’hydrocarbures volatils produits par la combustion de l’essence. Depuis lors, la mortalité par cancer, allergies et maladies cardiovasculaires a augmenté proportionnellement. En outre, la substitution du transport routier au transport ferroviaire a multiplié la demande de combustible, et l’urbanisation progressive a généré celle du ciment et de l’asphalte, avec un impact mortel sur le territoire. Les nouvelles conditions de vie dans le royaume de la marchandise ont impliqué la consommation d’une masse importante de produits et dérivés chimiques : détergents, fibres synthétiques, emballages, carcasses en matière plastique, succédanés, additifs, médicaments, cosmétiques, etc., consommation qui a contribué à la mauvaise alimentation et à la pollution, et par conséquent à la dégradation de la santé et de l’environnement. Et par-dessus tout cela a surgi le grave problème de l’élimination des déchets et des ordures, et par conséquent des décharges géantes hors de tout contrôle et de l’incinération, donc des dioxines. Plus de pollution, cela signifie aussi une importante régression de la faune et de la flore et davantage de maladies. Et pour achever le tout, le gaspillage des ressources limitées, principalement énergétiques, a nécessité d’abord la construction de centrales thermiques et nucléaires, et ensuite les énergies renouvelables, le fracking et les agrocombustibles.

Le nouveau saut qualitatif dans l’industrialisation du monde et dans l’agression du territoire a donné lieu à la constitution d’une nouvelle oligarchie capitaliste transnationale regroupant les dirigeants des grandes banques et des multinationales du transport, de l’énergie, de la chimie et des matières plastiques, de l’agroalimentaire, de la construction et des grandes surfaces. Cette oligarchie accapare toute la décision, empoisonne la planète et de surcroît tire profit de la décontamination et de la reconversion « verte » des processus de production. Le cercle suicidaire de la destruction se referme sur une concentration inouïe du pouvoir et une évolution parallèle de l’inégalité sociale, de la pauvreté et des épidémies à l’échelle mondiale.

Le régime social capitaliste, en dépit de son triomphalisme, présente des symptômes évidents d’épuisement après la mondialisation des marchés, d’économie ne pouvant croître à un rythme suffisant. Il se heurte à ses limites internes. La ruine du territoire provoquée par la pollution , la destruction des terres de culture et le changement climatique, ainsi que la crise énergétique annoncée par le dépassement des « pics » de production de pétrole et de gaz naturel, donnent en négatif ses limites externes. Il faudra chercher remède non dans le rejet de la technologie, mais dans la promotion de technologies bénignes et conviviales, technologies qui ne conditionnent ni n’altèrent les relations sociales libres et solidaires, mais qui au contraire les favorisent et les renforcent. Mais aussi dans les énergies renouvelables décentralisées, dans l’agriculture écologique qui reconstitue les systèmes naturels de fertilité et de contrôle des fléaux, dans un transport public collectif, dans la production locale orientée vers la satisfaction des besoins en harmonie avec le milieu. Cela veut dire également l’abandon immédiat du véhicule privé, de la pétrochimie, des combustibles fossiles, et en général de la production de masse. Ce n’est pas un retour à la nature, mais à l’harmonie avec la nature. Economie,diversité recyclage, frugalité, assembléisme… toutes choses réalisables – mais pas sans révolution sociale.

L’application des remèdes révolutionnaires semble impossible dans des sociétés qui ne sont pas à prédominance rurale, horizontale et égalitaire, et en conséquence communautaire dans un contexte anti-industriel de désurbanisation et de démondialisation. Un programme qui promeut un tel type de société défie les forces puissantes qui dirigent l’actuelle société de massification et d’exclusion. Ses profits – et son pouvoir – sont liés à sa permanence et à l’intensification de ses traits caractéristiques. Ces forces ont choisi la voie technologique, ce qui veut dire plus de maisons, plus de récoltes, plus d’automobiles, plus de capitaux, plus de consommation, plus d’individus. Elles ont opté pour la catastrophe, qui est plus productive et leur semble plus rentable. Aucune modification de la production, de la circulation ou de la consommation des marchandises qui irait contre leurs intérêts ne sera acceptée sans lutte. Mais aucune lutte qui ne viserait pas explicitement à les faire reculer, n’en vaudrait la peine. Les voies douces de transition n’existent pas. Toutes les alternatives au capitalisme seront difficiles. Le combat sera très inégal : d’un côté, les armées mercenaires de l’oligarchie, et de l’autre, les mobilisations populaires médiocrement équipées. Mais pour autant le Pouvoir n’a pas la victoire assurée, car si les forces justicières de la vérité sont encore faibles, les erreurs catastrophiques commises par la domination rééquilibrent les plateaux de la balance.

Pour le débat avec Luis Blanco et Carlos Garcia sur « Crises, luttes et perspectives anticapitalistes », le 25 mai 2013, organisé par l’Assemblée libertaire du Vallès oriental de Granollers. Reproduit dans la revue Argelapa n° 3.