Contacter Michel Caubel: mic@theatredemasquesmagique.fr
© atelier du nomanSland
Stiegler and Co suite

Un certain art contemporain

Ode à la forme et au sensible

Du Jourdain au Kongo et du Congo à Notre-Dame de Paname à Courroux sur l’île de Guyane

Note de lecture à propos de Bernard Stiegler

Ha : Ha ! Vous vous dîtes donc télépathe ?

En ligne, en rang, en joue ?

Lettre poème en prose

Les Véritables Vœux de l’affront national

Communiqués officiels de la Conférence du 421 climatique

il n’y a plus rien.....

Le pilotage d’un drone militaire : destruction virtuelle ou crime légal off-shore.

La Querelle des Modernes et des modernes

PRÉLIMINAIRES de Miguel Amoros

Effort et Destin ou L’homme propose, le Ciel dispose

Florilège de Bertrand Russell

carré blanc et boules blanches

De l’illettrisme

Florilège de Walter Benjamin

ZZZ jeu surréaliste

Communautés 68 et après !

Que l’humour est-il devenu ?

Folie ou non-folie

Poème numéro 1

Poème numéro 2

Mesdames, Messieurs les législateurs...

Ode à la forme et au sensible

Ode à la forme et au sensible

L’architecture, la sculpture, la peinture, la gravure, le modelage produisent des œuvres où la main, l’outil, le sensible jouent un rôle dans la création d’une forme. « L’œuvre d’art pour exister, il faut qu’elle sépare, qu’elle renonce à la pensée, qu’elle entre dans l’étendue, il faut que la forme mesure et qu’elle qualifie l’espace. » (Henri Focillon, Vie des formes). Là, l’œuvre d’art fait œuvre avec l’histoire et l’époque. Il existe ainsi une communion entre le public et l’œuvre ; si cela n’est guère spontané comme auparavant, cela provient en partie du décervelage opéré par l’art des élites et leurs médias. Mais par tâtonnements et apprentissages, le spectateur devient acteur et ainsi il redécouvre le chemin du regard éphémère vers une liberté culturelle non asservie à la mode ou au bizness. En effet, l’art des élites lui procure des images qui ne sont que la pâle imitation des formes à toucher, à contempler. La joie de créer en manipulant la matière : bois, pierre, argile, cuivre, pigments, colles etc. permet d’élaborer avec la main comme outil ou l’outil dans la main, tout en tenant compte des coïncidences et des hasards rencontrés dans la matière. Une œuvre artistique en partant du croquis d’esquisses à l’ébauche et de l’épannelage à la finition prend forme. Forme d’où l’on retient les traits, la perspective, l’espace intérieur et la position dans un espace extérieur, le volume, le profil, les lignes chiffrées directionnelles, la lumière projetée, la lumière absorbée … La forme, ce n’est point un signe, le signe se révèle et se décode ; le signe est différent d’une forme comme l’Alphabet de la calligraphie. Le signe signifie, alors que la forme se signifie et rayonne presque avec magie. Tandis que la forme qui devient un symbole à l’usage, perd sa magie esthétique de forme pour se vivre comme une abstraction conceptuelle figurée, en écho avec chaque civilisation. La fréquentation des œuvres d’art manuel ne demande pas forcément d’être lettré, c’est par une initiation et un partage presque cérémonial (scolaire, familial, associatif etc.) que chacun peut avoir accès au plaisir des formes. L’époque est biscornue et la vie des formes a du mal à se stabiliser dans le style de cette époque car les styles y sont multiples et pas toujours en interaction ; comme si les techniques avaient chassé l’usage des outils et de la main. Si chaque vie des formes d’une époque influence des styles ; ceux-ci coexistent et se juxtaposent donnant un style à l’époque dans les formes. Tels l’art grec, gothique, baroque, romantique, moderne, oriental, africain etc… Langage universel des formes. Cependant, un certain art contemporain de notre époque a déconstruit les formes dans les représentations. La matière, l’outil et la manière de le manier créent ou tendent à créer une perception et une transcription du sensible dans la forme propre à cette époque ; maintenant, toutes les techniques et la technoscience permettent d’utiliser n’importe quel robot de bricolage qui font que l’art manuel et l’art robotisé vivent côte à côte. Cependant, à propos de la beauté dans l’esthétique japonaise Sôetsu Yanagi exprime cette banalité de base : "Au-delà de toute question d’ancien et de nouveau la main de l’homme est l’outil éternel de sa pensée, tandis que la machine, si neuve soit-elle, se démode toujours."

Ils existent des artistes volontaires qui renoncent à ces usages techniciens au profit de la défense de l’art manuel ; ce sont en quelque sorte des objecteurs au tout technoscientifique. Ces quelques artistes manuels sont soit des artistes académiques ou des bohèmes pour touristes, soit réellement des créatifs expérimentaux innovateurs voulant préserver les acquis antérieurs historiques. Malheureusement, tout un pan de la création est occupé par de l’art en séries : masques africains copiés, fabriqués sur machine dans des ateliers de Montreuil sous-bois, vues du Lapin Agile montmartrois peints avec des calques et rétroprojecteurs copiés à la mode du 19ème siècle, posters et photos à la Andy Warhol imprimés à grands tirages et tout à l’avenant…. Ainsi, chacun dans son appartement de building peut mirer dans son salon pour peu de moyens un ersatz de créativité De plus, certains artistes classiques ou modernes ont beau utiliser la gouge ou le pinceau ou l’installation de bric et de broc ; ils ne cassent pas trois pattes à un canard, et répètent sur les années les mêmes erreurs et provocations sans chercher ni à s’améliorer ni à innover, et ils ne possèdent même pas la spontanéité des artistes d’art brut Où est la part du rêve et du sensible quand le faux se fait passer pour du vrai et que ce vrai faux fait la fortune des marchands qui estampent un public sans repères culturels authentiques en plein désarroi ? Une guerre du goût sévit depuis la première révolution industrielle entre l’art et l’artisanat manuels et les produits manufacturés des usines mécaniques automatiques ; ainsi que par la représentation publicitaire de ces dits objets quotidiens particuliers ou exceptionnels par le cinéma ou l’ordinateur. Il existe bien entendu des coûts économiques concurrentiels mais les services de recherche et développement de l’industrie calculent une obsolescence programmée de ces mêmes objets de consommation renouvelables. William Morris, lors d’une conférence en Angleterre en 1894, parle de son époque comme celle de « l’âge de l’ersatz » ce qui s’est confirmé actuellement ; du fait, d’une certaine pauvreté matérielle et intellectuelle et d’un renoncement politique généraux à avoir accès à des productions de qualité. Par exemple, si quelques pays ont conservé une industrie artisanale traditionnelle de forge de qualité, comme la Suisse ou le Japon, afin de fabriquer des outils de sculpture sur bois affutables qui durent une ou deux générations humaines dont le prix est élevé ; la plupart des outils sont fabriqués en Chine, sont bon marché et sont jetables en un, deux ans d’utilisation car les aciers de sidérurgie au titane sont très durs et ne sont pas affutables. Gâchis et ersatz !

Aborder la fréquentation des musées et des lieux artistiques historiques par la réalité virtuelle du Smartphone ne renforce guère le fait d’assumer une intelligence sensible devant les œuvres d’art. Au contraire, chaque image d’une œuvre devient factice et interchangeable presque trucable comme si le touriste virtuel consommait des images qui l’éloignent des œuvres d’art tout en les rendant disponibles immédiatement. A ce jeu visuel, le spectateur se prétend connaisseur du tout-venant et de l’exceptionnel car il sait où cela est rangé sur la Toile. Toutefois, même en présentiel, le touriste lambda se croit ainsi un spectateur émancipé, ainsi que le préconise Jacques Rancière, tout en déambulant derrière son objectif photographique, le casque vissé sur la tête et le Selfie à disposition en n’étant point disposer au dialogue avec les rencontres de passage mais se brûlant de voir le maximum de choses pour rentabiliser le déplacement et la visite. Le terme niais sociologique de spectateur émancipé est bien entendu antinomique avec le terme d’acteur de sa vie qui est celui qui cherche à faire une œuvre d’art de sa vie ou du moins d’agir avec cohérence, intégrité et lucidité. De plus, ce spectateur émancipé se confronte uniquement à sa solitude séparée, isolée autour d’une sorte de boite noire réflexe cérébrale automatique, sans entrées ni sorties de connaissances sensibles et sans relations poétiques matérialistes aux êtres et au Monde. En outre, une démarche d’émancipation est liée à un apprentissage collectif dialectique avec des controverses et des confrontations avec ses semblables dans l’action, la réflexion et la perception des êtres, des choses et du Monde De ce fait, ce ne sont point les œuvres et les êtres qui sont fréquentés humainement avec leur possible mise en connaissances sensibles mais le discours des conservateurs d’expositions et la vision distante hypnotique des œuvres et des êtres. A croire que la forme des œuvres, l’empreinte des outils et de la main de l’artiste sont devenues accessoires pour une majorité de ces touristes nonchalants consuméristes. Ainsi, ils ont tout fait, tout vu et sont de parfaits arpenteurs géomètres qui marchent de long en large à travers les maisons, les gens et les sentiments. « Le bleu restera gris tant que le bleu n’aura pas été réinventé. » Slogan anonyme, Mur de Paris, Printemps 1968.

La perception des formes est sensible car les formes sont incarnées dans des matières. Les matières issues de la nature sont transformées et subissent des métamorphoses sous l’action des outils et de la main afin d’acquérir une dynamique interne de l’objet et externe dans l’espace. Cette dynamique double les projette dans la vie courante comme emportées dans un rituel collectif et une destinée historique. L’œuvre d’art est une transposition idéelle entre une quête d’équilibre esthétique formel instable et un mouvement sensible qui tient compte des propriétés de la matière et de la relation technique artistique. La forme devient ainsi le vêtement et le véhicule du fond poétique et cela est une sorte de physiologie des œuvres d’art manuel. La main est aussi un outil. La main comprend : le toucher fin et le toucher fort, la dextérité et la poigne etc… De ce fait, la main applique à la matière une empreinte : soit d’elle-même soit à l’aide d’un outil. Les outils manuels ne sont pas des outils mécaniques. L’empreinte de la main, directe ou indirecte, trace, sculpte, grave, creuse, modèle, dessine, palpe, touche etc… et enfin, après tours et détours, le corps tourne, balance, affirme dans la matière l’inscription d’une forme calculée. La main est préhensible ; la touche de l’outil et l’attaque de la matière définissent le caractère de la main. Toujours, la fonction manuelle est coordonnée au psychisme et structure l’œuvre accomplie avec sensibilité. La tête sur les épaules, l’outil dans la main, les pieds campés sur terre, l’artiste manuel est à l’ouvrage sans divaguer. Le sensible, c’est savoir regarder les visages du bonheur de manière infinie dans les choses concrètes (la pluie, le vent, l’arc-en-ciel, le coquelicot, la tourterelle, le ruisseau, le chemin caillouteux, la vigne, les chênes verts, l’olivier, le vol de l’épervier, les senteurs de garrigue…. Aimer, manger, dormir, rêver, créer…), et dans les émotions intérieures.

D’un chêne ou d’un mica ; d’une femme ou d’un homme ; d’un marbre de Camille Claudel ou d’un dessin de Dürer, irradient, au contact de l’autre, une luminosité évanescente. La conscience sensible la perçoit et la partage dans sa nudité symbolique. Cette nudité symbolique est proche et lointaine dans son incarnation concrète et poétique, et est animée du fard de mille attraits séducteurs fascinants. Les formes sollicitent, dans leur « beauté » et leur individualité, l’imagination et la mémoire des êtres. Ce sont des repères mnémotechniques préconscients qui désenvoûtent de la laideur du Monde. L’expression du sensible passe par la créativité de formes esthétiques. Dans les œuvres esthétiques rivalisent la recherche artistique plastique et l’équilibre entre les liaisons des sens humains épanouis avec la présence magique et concrète d’une œuvre d’art finie.

« Toute forme créée, même par l’homme, est immortelle. Car la forme est indépendante de la matière, et ce ne sont pas les molécules qui constituent la forme. » Charles Baudelaire, Journaux intimes.

La bouleversante étrangeté de la « beauté » des œuvres de la nature et de l’art autorise l’être humain, tel un aurige qui tient les guides de deux chevaux fous, passion et raison, à cavaler en imagination.

« Ce qui est beau par le vaste monde n’est pas démontrable. Le laid par contre, bien que généreusement répandu, pourrait être comptabilisé et il devrait être possible de la mettre dans un sac – de taille, il est vrai – pour y fourrer, en premier lieu, les Spoutnik, les Jaguar (peu importe la marque), les croix, les uniformes, les archives de notaires, les stades et tous les chefs d’Etat, entre autres. Les énigmes sont comme la beauté : elles sont sans nombre, et les explications sont, comme la laideur, envahissantes mais limitées. L’énigme est la beauté dangereuse. » Aventure de Matija Skurjeni de Radovan Ivsic.

Une démarche d’émancipation et d’initiation à la pensée critique nécessite de pratiquer d’une part une expérience intellectuelle et d’autre part une expérience esthétique. Car, entre ces deux expériences, il y a un jeu dialectique de contradictions qui amène à résoudre un conflit dans le réel et permet de se relier au sensible. L’expérience purement intellectuelle peut convoquer une praxis spéculative mais cela reste purement cérébral même si des livres sont écrits sur la catastrophe écologique et sociale. Alors que cela se veut des dénonciations incantatoires préconisatrices de faits scandaleux ; elles deviennent des dénonciations prophétiques auto réalisatrices pour le malheur de tous. En fait, cela va à l’encontre de la mise en œuvre d’une Utopie. L’expérience esthétique, à travers la création artistique confronte à l’art, la matière et à la poésie. Il faut du temps pour créer une œuvre. Ce temps imparti à la création ne peut être que limiter par l’effort physique, le repos physiologique indispensable et la méditation provoquée. La réalité d’une praxis est dans la confrontation et la controverse développées contre les règles de l’ordre établi. Ainsi l’observation des affaires du monde et l’élaboration de formes artistiques déterminent de nouveaux espaces de paroles et d’actions. Tout artiste ou tout artisan ne sont pas forcément des contestataires subversifs et il faut se frotter à des théories ainsi qu’à la matière et au jeu social pour bâtir une pensée critique émancipée en lien avec le sensible. Les gestes ouvriers et les mouvements sociaux conditionnent un peu de cet aspect subversif et esthétique. Bien que, l’ouvrier contemporain ne voit guère la finition de son labeur et est pris dans les conflits quotidiens de la survie face à l’automatisme des machines et des managers et le miroir aux alouettes du consumérisme de la société de masse. On peut rêver de se fédérer dans des communautés afin de préparer un avenir radieux mais cela a aussi un côté frileux et autarcique. En effet, une bonne bande de copines et de copains qui vivent la vie bonne dans leur coin cela peut apparaître fort sympathique. Cependant de quoi vivent-ils ? Où obtiennent-ils des rémunérations pour s’assumer ? Comment se soignent-ils ? Que font ils ensemble, et à part ? Il existe des communautés : soit une société spartiate connectée de bohèmes nomades, soit une communauté de néo-ruraux hippies, soit une entreprise coopérative sur un créneau porteur, soit un collectif de profs sur le même territoire rural, chacun chez soi, soit la cohabitation partagée en territoire urbain, soit une caserne ou un monastère... ? Les exemples n’abondent pas. Qu’est-ce à dire ? Un repliement sur une sphère privée de copains copines d’une tribu au désir de changer leur vie et d’influencer le monde à défaut de le transformer radicalement, Or le champ des écrits collectifs et des déclarations de principes contestataires quand ils existent, en général, ils ne différent guère des comportements de leurs contemporains tout en étant encombrés de théories et de concepts ; ainsi que d’une liberté de mœurs pour certains qui les déséquilibre et qui met à l’épreuve l’estime de soi. La plupart sont des activistes militants écologistes anti-technologiques. Où en sont donc l’expérience intellectuelle et l’expérience esthétique quand la promiscuité du collectif les neutralise au lieu de déclencher une émulation ? L’éloge des structures de petites tailles permet de découvrir dans les communautés des possibilités d’entraide de proximité et globale, des ébauches de créativité individuelle et collective, ainsi qu’une redécouverte de la démocratie directe. Alors, le mot de la fin est solidarité, s’il y a chez la femme, l’homme, l’enfant, la personnage âgée la quête d’une forme dans la créativité et dans le respect des formes sensibles accessibles aux sens et à l’imagination.

Michel Caubel, novembre 2017