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Note de lecture à propos de Bernard Stiegler

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Lettre poème en prose

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Communiqués officiels de la Conférence du 421 climatique

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La Querelle des Modernes et des modernes

PRÉLIMINAIRES de Miguel Amoros

Effort et Destin ou L’homme propose, le Ciel dispose

Florilège de Bertrand Russell

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De l’illettrisme

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Que l’humour est-il devenu ?

Folie ou non-folie

Poème numéro 1

Poème numéro 2

Mesdames, Messieurs les législateurs...

Effort et Destin ou L’homme propose, le Ciel dispose

Kouan Tchong et Pao Chou-ya étaient amis intimes. Ils habitaient tous deux la principauté de Ts’i. L’un s’était rangé aux côtés du prince Rassembleur et 1’autre du prince Blanc. Le favoritisme régnait à la cour du Ts’i, si bien que les fils des épouses attitrées et ceux des concubines étaient traités sur un pied d’égalité. A l’instar de nombre d’habitants de la principauté qui pressentaient des troubles, Kouan Tchong et Tchao Hou étaient allés se réfugier au Lou avec le prince Rassembleur et Pao Chou-ya au Kiu avec le prince Blanc. Peu après, le prince Kong-souen Wou-tche devait fomenter un coup d’Etat à la suite duquel, le trône se trouvant vacant, les deux princes du sang se le disputèrent. Au cours de la bataille que Kouan Tchong livra au prince Blanc sur la route du Kiu, il lui décocha une flèche qui vint frapper la boucle de sa ceinture. Le prince Blanc s’étant assuré du trône, i l o b t i n t par l e menace que les gens de Lou exécutent son rival malheureux. Tchao Hou suivit son prince et Kouan Tchong fut mis aux fers. Pao Chou-ya suggéra alors à son maître de confier les rênes du gouvernement à Kouan Tchong, le seul capable selon lui de diriger le pays. Le souverain s’insurgea :

- J’a i un compte à régler avec lui. Je vais le mettre à mort.
- Un sage souverain fait taire ses rancunes personnelles, lui représenta son conseiller ; qui a su les servir un prince peut les servir tous. Si vous voulez conquérir I’hégémonie, vous ne pouvez vous passer des services de Kouan Tchong’. Vous devez le faire libérer.

Le prince Blanc demanda donc au Lou qu’on lui livrât le prisonnier. Le Lou le laissa rentrer au Ts’i. Pao Chou-ya se porta à ses devants dans les faubourgs et le libéra de ses chaînes. Le prince le traita avec les plus grands honneurs. Il lui donna la préséance sur les membres des puissants clans Kouo et Kao, et Pao Chou-ya se trouva placé sous ses ordres. Kouan Tchong se vit confier les rênes de l’Etat et reçu I’appellation honorifique d’Oncle.

Par la suite, le duc Houan de Ts’i - qui avait été autrefois le prince Blanc – devait s’élever au-dessus des autres seigneurs. Et Kouan Tchong se prit à soupirer :
- Jeune, étant pauvre, j’ai fait du commerce avec Pao Chou-ya, et quand je me suis réservé la plus grosse part des bénéfices, il n’incrimina pas ma cupidité mais plaignit ma pauvreté ; une autre fois, lorsque ayant monté une opération avec Pao je me trouvai aux abois, il n’imputa pas mes déboires à la bêtise, mais à la fortune qui décide du succès ou de l’échec ; quand par trois fois j’ai été renvoyé de mon office, il n’incrimina pas mon incapacité mais les circonstances ; considérant que j’avais une vieille à nourrir, il ne taxa pas de couardise [e fait que i’aie dans trois batailles pris les jambes à mon cou ; et après I’exécution de Rassembleur, quand j’acceptai la honte d’être mis aux fers alors que Tchao Hou lui sacrifiait sa vie, il devina que ce n’était pas par manque d’honneur, mais parce que je préférais subir l a honte d’une p e t i t e humiliation plutôt qu’endurer celle de n’avoir pas fait resplendir mon renom à la face de l’empire. Certes, ce sont mes parents qui m ont donné le jour, mais celui qui connaît le fond de mon coeur c’est Pao Chou-ya !

Leurs contemporains jugèrent que Kouan et Pao savaient choisir leurs amis et le prince Blanc employer des hommes de talent ; mais en réalité il n’en n’est rien ; aucun d’eux ne fit preuve d’une de ces qualités. Ce qui ne veut pas dire que d’autres surent mieux qu’eux choisir leurs amis ou employer des hommes de talent. Si Tchao Hou se montra capable de sacrifier sa vie, Pao Chou-ya de recommander des hommes remarquables, et le prince Blanc de prendre son ennemi mortel pour ministre, c’est qu’ils ne pouvaient pas faire autrement. Le premier ministre Kouan Tchong étant tombé gravement malade, son maître, le duc Houan de Ts’i, se rendit à son chevet et lui dit :

-  Oncle, votre maladie est sérieuse. Il nous faut regarder les choses en face. Si votre mal venait à s’aggraver, à qui me faudrait-il confier les affaires de l’Etat ?
-  Prince, vous avez bien quelqu’un en tête ?
-  Pao Chou-ya me semble tout indiqué.
-  Surtout pas ! c’est un homme d’une intégrité et d’une rigueur irréprochables. Il refuse de se commettre avec ceux qui ne sont pas comme lui ; il ne laisse rien passer à personne et n’oublie jamais les fautes que l’on a commises. Si vous lui confier les rênes du gouvernement, il vous heurtera contrariera le peuple. En peu de temps il s’attirera votre ressentiment.
-  C’est juste mais qui voyez-vous alors ?
-  Hsi P’eng seul convient. C’est le genre d’homme qui sait se faire oublier de ses supérieurs et contre qui les inférieurs ne regimbent jamais. Il rougit de ne pas égaler l’Empereur Jaune et excuse ceux qui n’ont pas ses vertus. Qui répand sur autrui ses bontés s’appelle un saint, qui fait bénéficier le peuple de ses largesses s’appelle un sage. Celui qui domine autrui par sa sagesse ne se gagnera jamais les cœurs, seul celui qui, sage, consent à s’abaisser les conquiert. Hsi P’eng sait fermer les yeux sur les affaires tant publiques que privées de ses sujets. Personne d’autre ne convient !

Ce n’ est Pas qu’en la circonstance Kouan Tchong ait cherché à rabaisser Pao chou-ya et à favoriser Hsi P’eng, mais il ne pouvait faire autrement. Il peut arriver que l’on finisse par désavantager celui qu’on avait commencé par privilégier, et vice versa, tant il est vrai que nos revirements ne dépendent pas de notre volonté.

Teng Hsi avait le génie du paradoxe et enfilait les sophismes en chapelet. Alors Tseu-tch’an tenait les rênes du gouvernement, il rédigea un code de lois sur lattes de bambous qui fut adopté par la principauté de Cheng. Teng Hsi se permit de contester les décisions de Tseu-tch’an, sans que celui-ci, à son grand dam, put le réfuter. Pour finir, il le fit exécuter. En la circonstances, Il ne faut pas imputer à la volonté propre des acteurs historiques l’adoption par Tseu-tch’an des lois rédigées par Teng Hsi, la critique irréfutable des décisions de Tseu-tch’an par Heng Hsi ou l’exécution de ce dernier par Tseu-tch’an, mais à la nécessité.

Traduction Jean Levi, Les Fables de Maître Lie, Editions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2014 (pages 92 à 95)