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Ode à la forme et au sensible

Du Jourdain au Kongo et du Congo à Notre-Dame de Paname à Courroux sur l’île de Guyane

Note de lecture à propos de Bernard Stiegler

Ha : Ha ! Vous vous dîtes donc télépathe ?

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Lettre poème en prose

Les Véritables Vœux de l’affront national

Communiqués officiels de la Conférence du 421 climatique

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Le pilotage d’un drone militaire : destruction virtuelle ou crime légal off-shore.

La Querelle des Modernes et des modernes

PRÉLIMINAIRES de Miguel Amoros

Effort et Destin ou L’homme propose, le Ciel dispose

Florilège de Bertrand Russell

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De l’illettrisme

Florilège de Walter Benjamin

ZZZ jeu surréaliste

Communautés 68 et après !

Que l’humour est-il devenu ?

Folie ou non-folie

Poème numéro 1

Poème numéro 2

Mesdames, Messieurs les législateurs...

De l’illettrisme

Coman LU thé contr l’île l’Eytrism ?

« L’ignorance, c’est la force ! La liberté, c’est l’esclavage ! La guerre, c’est la paix ! » « Big brother vous regarde ! » 1984, Georges Orwell. “Le dogme, c’est la richesse !”

Au-delà du marronnier journalistique qui constate régulièrement que l’illettrisme a un coût social et économique latent ; il est nécessaire et malheureusement suffisant de s’apercevoir que les élites nanties et les oligarchies politiques de tous bords n’ont aucun intérêt social et économique de résoudre ce problème par un relèvement de leur imposition qui réformerait démocratiquement et pacifiquement cette injustice. De ce fait, il en est à en appeler à la conscience collective de s’organiser et de se battre pour y remédier dans un temps plus ou moins court, sans se faire trop d’illusion sur une bonne volonté de l’Etat et des nantis.

« Nous sommes tous capables. » du meilleur et du pire, nous sommes surtout tous capables d’apprendre. Socrate nous convie au : Connais-toi toi-même et, nous pouvons ajouter, afin de nous améliorer et éventuellement d’améliorer le monde et la société. En effet au-delà du manque de sens moral, cultiver la vertu est devenu paradoxalement un enjeu qui est masqué par une réification mercantile de beaucoup de rapports humains et une globalisation de l’économie qui tend à vouloir faire des services, des enjeux du profit. Ainsi, il y a eu au niveau des différentes réunions de l’OMC et du G8 une volonté de marchandisation et de libéralisation économique de l’éducation, de la formation continue, de la santé et de pans entiers des services publics nationaux. Jusqu’au 18ème siècle, le négoce était considéré comme une activité vile et les loisirs studieux (otium) considérés comme un aboutissement en soi ; ainsi comme l’œuvre, de l’artisan et de l’artiste depuis la Renaissance, était glorifiée car elle représentait un travail épanouissant dont le début et la fin étaient maîtrisés. Il reste quelque chose de cela à l’époque contemporaine sauf que maintenant le travail est, pour beaucoup d’individus avec l’injonction des idéologues du libéralisme, devenu précaire, flexible, mobile géographiquement, contractualisé et interchangeable au point que pour les chômeurs potentiels, le travail est surtout devenu la quête d’un emploi, d’une rémunération et des avantages afférents. Bien sûr, des millions de salariés et de travailleurs indépendants ou de commerçants gardent encore un statut qui leur garantisse une vie qui peut conjuguer activité professionnelle, vie familiale, soins et éducation des enfants, tâches domestiques et loisirs. Le fait d’occuper un emploi n’est pas le propre uniquement des lettrés, et les enquêtes nationales font remarquer qu’il existe 5 à 7 millions d’illettrés en France, population de plus de 18 ans, dont la majorité occupe un emploi. La population illettrée travaille en majorité sur des tâches professionnelles demandant peu de qualification et certains sont même sous le statut de la fonction publique territoriale ou sur des emplois en usines et en entreprise comme conditionneur de marchandise ou agent de nettoyage ou d’ouvrier sur des chaînes de montage taylorisées. L’illettrisme ne se définit pas par un manque, car en France, il y a aussi 400 000 analphabètes qui eux aussi occupent un emploi ou aimeraient en occuper, et tous ces gens rêvent, construisent des vies et élaborent des ruses par rapport à la chose écrite car il n’y a pas un degré zéro de lecture et d’écriture. Le propre de l’illettré est d’avoir fréquenté l’école et nous savons que l’école fabrique de l’échec, malgré des réussites importantes. Cependant, il est à remarquer que quelques 80 000 jeunes presque adultes sortent tous les ans du système scolaire sans diplôme, avec un niveau CAP ou BEP pour les classes professionnelles et techniques ou un niveau baccalauréat, non obtenus. De plus, les périodes d’emplois précaires et de chômage répété ainsi qu’une déshérence sociale et psychologique, une ghettoïsation propre à l’urbanisme entretenu par l’Etat depuis bientôt plus de 100 ans dans des quartiers dits défavorisés, ont déployé chez les illettrés potentiels un abandon et une usure de la lecture au profit de la consommation télévisuelle passive. De plus, il existe un illettrisme secondaire à la suite d’un rejet ou d’une perte de l’habitude de lire et d’écrire.

Les générations passées avaient jusqu’au 19ème siècle une majorité d’analphabètes. Depuis, le 20ème siècle tout le monde est scolarisé en France à part quelques enfants roms, manouches et tziganes car les gens du voyage sont réticents à la sédentarisation indispensable à une scolarisation suivie ; malgré l’action de terrain des « marchands d’alphabet » que sont les instituteurs nomades. Toutefois, il existe des histoires de vie qui se répètent à une grande échelle sur la population française depuis plusieurs générations même si ce n’est que depuis les années 1980 que l’Etat agite le drapeau de la lutte contre l’illettrisme. Il y a trois catégories de causes de l’illettrisme qui ont leurs racines dans l’enfance : • les enfants abandonnés vivant chez différentes nourrices, dans différents lieux et ayant eu une scolarité en hachure, souvent considérés comme déficients mentaux et qui jusqu’à une période récente travaillaient dans des CAT (centre d’aide par le travail) ou étaient considérés comme des adultes handicapés ayant droit à l’AAH (allocation adulte handicapé), ces enfants devenus adultes souffraient mais avaient développé une alternative à leur manque affectif et au manque d’estime d’eux-mêmes en développant une position d’assistés ; • les enfants ayant une famille mais où les problèmes de la misère matérielle et culturelle ainsi que des grands chocs : (chômage récurent des parents, alcoolisme ou toxicomanie familiale, les cas de suicide ou de mort violente d’un ou des parents) et aussi l’origine familiale étrangère ayant peu de connaissance linguistique et culturelle peu intégrée à la société française. Ces enfants se trouvent dans des classes de rattrapage et sortent du système scolaire sans diplôme et ont eu souvent des attitudes délinquantes avec plus ou moins des fréquentations du système carcéral qui entretient cette ignorance face à l’écriture et à la lecture ; ils connaissent des parcours d’emplois précaires et d’assistance sociale et de formation souvent inadéquate et inadaptée ; • Il existe une troisième catégorie d’enfants ayant eu une famille en ville ou plus souvent à la campagne, ces enfants ont fait preuve d’un absentéisme fréquent à l’école soit parce qu’ils étaient issus de famille nombreuse et qu’ils devaient aider à la maison ou au champ ou à l’atelier, soit qu’ils étaient enclins à « faire la bleue ». Ces enfants devenus adultes sont majoritairement inscrits sur des postes de travail stables et la société ne les voit guère. Cependant, s’ils entendent parler d’une formation pour eux mise en place avec une individualisation, ils sont assez demandeurs s’ils se trouvent dans des structures et des entreprises qui ne stigmatisent pas trop leur illettrisme. (classification dans « Combattre l’illettrisme », Anne Vinérier, l’Harmattan).

Les générations de gens âgés en situation d’illettrisme qui étaient fort importantes tendent du fait du vieillissement à disparaître. Cependant, le drapeau qu’agitent les différents ministres de l’éducation nationale ou des affaires sociales, de l’emploi et de la formation, quelle que soit la couleur politique, de la présence d’un grands nombre d’illettrés en France est à prendre au mot, car si nous pouvons parler de drapeau, c’est qu’en effet tout est affaire plus de posture que de réelle mise en oeuvre d’actions de formation structurées et financées pour remédier à ce problème de société. Actuellement, il existe très peu de dispositifs de formation à destination des publics illettrés avec une mise en oeuvre de financements publics de l’état, des départements, des conseils régionaux et-ou généraux, ainsi que de financements privés.

Les illettrés sont des adultes auxquels la scolarisation n’a pas servi à un accès à la fréquentation assidue de la chose écrite et lue mais qui parlent le français et vivent ou plutôt survivent face à l’écrit en ayant une vague idée de ce que la société attend d’eux : dans le respect des consignes de sécurité et des règles d’hygiène en entreprise, dans la reconnaissance des symboles iconographiques dans leurs déplacements dans les transports en commun, dans le suivi de la scolarité de leurs enfants, dans la prévention et l’éducation à la santé etc. .

L’illettrisme n’est pas un manque pour vivre ; il ne crée pas une inadaptation sociale complète sauf dans les cas où il se cumule avec un grand manque de repères moraux. Mais les observations qui se veulent objectives remarquent que les illettrés compensent en développant des parades et des ruses afin que la famille, l’employeur et les administrations ne remarquent pas trop leur illettrisme, ou alors se font aider par des tiers. Cela devient un handicap dans la société actuelle car tout passe par l’écrit : des produits ménagers d’entretien aux factures et notices administratives et consignes de sécurité etc. Il est à observer que certaines entreprises pratiquent les cercles dits de qualité et les évaluations de compétences annuelles sur les postes de travail ainsi que le guidage robotisé où l’écrit et la lecture tiennent une place importante. L’université Paris V signale dans ses formations de lutte contre l’illettrisme et pour une remédiation cognitive, que l’illettré présente souvent des déficiences cognitives qui l’empêchent d’avoir des repères spatiaux temporels, de classer et sérier, d’avoir des repères générationnels et familiaux, d’être en difficulté face à l’abstraction, le raisonnement logique, la conceptualisation. Et surtout, sans l’autonomie dans les déplacements et les démarches sociales, économiques, culturelles et administratives. L’illettré est un homme ou une femme ordinaire avec ses rêves, ses désirs et ses savoirs comme tout un chacun, et ce n’est pas vouloir le décrire par la négative que de dire que sa vie quotidienne est semée d’embûches et qu’il trouve des parades dont le coût énergétique et émotionnel est fort important. L’illettré aura besoin d’un écrivain public pour lire et répondre par écrit à une lettre administrative, amicale ou pour constituer un dossier de surendettement. L’illettré a du mal à synthétiser les informations contenues dans un article de journal ou dans un roman. Pour sa recherche d’emploi, l’illettré se cantonnera aux entreprises qui effectuent uniquement des entretiens d’embauche de vive voix. S’il doit postuler par écrit, il déploiera des efforts d’inventivité pour se faire aider. Les illettrés rencontrent donc des difficultés pour se faire soigner et nommer les choses, dans l’acquisition d’un logement décent, dans la consommation et la gestion d’un budget familial etc. Ce n’est pas pour cataloguer les illettrés et les lettrés, les inclus et les exclus. Mais cette suite d’éléments présente dans la société actuelle « un handicap » pour vivre décemment. Ainsi l’illettré est pointé du doigt parce que les financements publics et les financements de la formation professionnelle continue des organismes paritaires collecteurs agréés des branches professionnelles ont besoin de répondre à un fait signalé. Alors que l’illettré, en général, ne tient pas à se signaler car il vit son bonhomme de chemin, pas vu, pas pris. Nous avons sans doute raison de montrer qu’il est paradoxal de penser que nous sommes tous capables et qu’en même temps il y a cette nécessité d’identifier les illettrés afin de les aider spécifiquement. Mais, comment lutter contre l’illettrisme ?

Si l’Etat avec l’approbation du MEDEF se dérobe à son devoir de mettre en place des actions et des financements pour remédier avec une pédagogie adaptée à ce problème d’illettrisme avec un certain cynisme : Quel retour sur investissement représente la formation de ce public ? Former ces 5 à 7 millions d’individus ne serait-ce pas donner des armes à « une classe dangereuse » qui ayant accès à la lecture et l’écriture développerait un sens critique qui serait ingérable dans l’état actuel du rapport de domination sociale et économique ? (Dixit : Martine Aubry et Denis Koesler en 1998 et plus récemment en 2003 François Fillon et Antoine Sellières lors des discussions sur les projets de loi pour l’aménagement de la formation professionnelle continue, cités par Paul Santelmann dans la Formation professionnelle nouveau droit de l’homme ?, Folio actuel/Le Monde) ?

On peut observer que le plan de Jean-Louis Borloo de cohésion sociale de 2004 – 2005 ne fait pas dans le jeu d’effet de manche ou dans la déclaration péremptoire sur le problème de la lutte contre l’illettrisme. Il l’ignore. Les populations au chômage, faiblement qualifiées, se doivent de trouver un emploi plus ou moins aidé et comme le déclare le premier ministre, Dominique de Villepin, à la suite de la nouvelle patronne des patrons du MEDEF, Laurence Parisot, « les demandeurs d’emploi ne doivent pas se croire installés dans des situations d’assistés ; ils se doivent de prendre les emplois existants, quelle que soit leur qualification. » ou encore « l’amour, la vie familiale, la santé sont précaires, pourquoi le travail ne serait pas précaire ? » Comme si ces supposés postes de travail existaient. Comme si ces nouveaux contrats précaires d’embauche garantissaient un quelconque emploi aux sous qualifiés. Alors que les individus qualifiés au chômage sont obligés de se plier à ces nouvelles règles en courbant l’échine. Il est peut-être temps de penser à quel rôle joue le travail aliéné et le non travail subi dans la vie des salariés et non salariés, qualifiés ou non qualifiés. Et quelle est la fonction sociale et économique du volant de demandeurs d’emploi dans l’économie de marché française ainsi que la fonction de la culpabilisation/répression/contrôle des demandeurs d’emploi ? Leur haine de la culture, des arts et de la glorification du travail satisfaisant n’a d’égal que leur culte du profit et de l’argent–roi.

Nous avons gagné le droit de nous former tout au long de la vie par l’aménagement de la loi. Faut-il encore que ce droit entre dans la réalité des faits et des pratiques. Les illettrés se cachent ; ils n’aiment guère se revendiquer comme tels et ils ont souvent plutôt honte, d’une part ; d’autre part, la formation continue a plus souvent exclu les employés et les ouvriers d’un accès à des formations longues et de qualité alors que les cadres et les gens déjà bien formés en ont toujours profité. Nous avons des raisons d’être sensibles à ce « droit à la formation toute sa vie ». Mais est-elle réservée à ceux qui ont déjà un emploi stable ? Prendra t’elle en compte les gens qui ont des parcours atypiques dans leur expérience professionnelle ? Et surtout sera t’elle ouverte à la communication, l’information et la pédagogie face aux populations illettrées pour les sensibiliser d’une part à ce droit et d’autre part exiger diplomatiquement des moyens ? Nous savons que jusqu’à maintenant les individus faiblement qualifiés avaient droit à des formations au rabais et souvent à rien.

Contrairement à une idée reçue dans l’Education Nationale avec les enfants et adolescents, mettre en formation des adultes ayant des problématiques sociales et formatives semblables permet une émulation entre pairs et des dynamiques de groupes, avec une grande hétérogénéité des parcours, d’âges et de connaissances, mais des pré-requis similaires. Et, pour ce public adulte, les groupes de niveau sont nécessaires si ce n’est indispensable, ainsi que le déroulent les référentiels de formation du FASILD-CUEP ou du CIMADE pour l’alphabétisation et la lutte contre l’illettrisme.

Paulo Frere dans son fameux livre « Pédagogie des opprimés » nous introduit à la mise en place, dans les favelas du Brésil, d’une conscientisation et d’une lutte contre l’analphabétisme et l’illettrisme des populations « laissées-pour-compte ». Ces outils sont à réinvestir dans des démarches d’auto socio construction des savoirs et de la création ainsi que de la conduite de projets propres à nos sociétés de consommation européennes. Nous n’allons pas faire des illettrés des révolutionnaires d’un sous-prolétariat prenant les armes contre le Capital et l’Etat mais plutôt des gens qui pourront mieux se vivre en ayant accès à la lecture et l’écriture et qui pourront développer plus d’autonomie dans l’apprentissage des savoirs, leurs démarches quotidiennes et leurs déplacements. Bien sûr, nous pouvons penser que cela permettra une meilleure qualification professionnelle mais surtout des trajets de vie moins hachés en possédant, si ce n’est plus d’argent, une meilleure estime de soi, des connaissances sur le monde et la société et un meilleur décryptage des relations humaines, culturelles et matérielles ainsi qu’un sens critique humaniste.

Il existe actuellement des organismes de formation qui pratiquent une lutte contre l’illettrisme en entreprise la plupart du temps dans des grosses structures en intra entreprise quelque fois en inter entreprises avec des financements des organismes paritaires collecteurs agréés et un cofinancement des entreprises. Pour les individus en demande d’emploi ou ayant franchi le cap des frayeurs que rencontre chaque individu en situation d’illettrisme ; les ateliers pédagogiques personnalisés répondent bien à cette demande par une contractualisation pédagogique négociée, la participation à des séances individualisées d’auto formation guidée sur les matières de base : français, mathématiques et raisonnement logique, ainsi que l’adhésion à des groupes collectifs de besoin, d’échanges de savoirs et des ateliers d’écriture. Le travail collectif en groupe pour des stagiaires de la formation continue quand ils sont des individus faiblement qualifiés, est intéressant dans sa dimension constructiviste d’apprentissage, d’émulation, de solidarité de groupe. De plus, il favorise un apprentissage encadré des savoirs de base pour des personnes exclues et démotivées ou non motivées. Enfin, l’enseignement assisté par ordinateur ou utilisant les NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication) avec la médiation et la guidance d’un formateur permet aux apprenants illettrés de développer des ressources d’autonomie et des compétences qui améliorent fortement leur contrôle de leur intégration sociale et professionnelle.

Cependant, il faut souligner que la plupart des modules de formation de lutte contre l’illettrisme sont animés par des bénévoles avec « la difficulté d’une non-professionnalisation » de ces formateurs solidaires et bienveillants mais souvent avec une technicité de « l’à peu près ». L’ancien GPLI (groupement de lutte contre l’illettrisme) a passé la main à l’ANCLI (association nationale de lutte contre l’illettrisme) et nous pouvons remarquer qu’elle fait surtout des effets d’annonces concentrant ses efforts et ses financements dans la récolte des expériences menées et dans une expertise dont les coûts ne semblent pas être adaptés au terrain des pratiques et des enjeux.

De plus, il est nécessaire de réfléchir sur un aspect du savoir ; il ne faut pas faire des analphabètes de futurs illettrés. L’analphabète qui vient en général d’un pays du tiers-monde où la scolarité est aléatoire, développe des comportements humains très construits et très structurés qui sont adaptés à son environnement dans son pays natal mais l’immigration le confronte à l’univers occidental où il sait lutter pour trouver un emploi et survivre, laissant aux générations qui le suivent le choix d’une intégration et d’une vie meilleure face à l’écriture et la lecture. Alors que l’illettré a développé des ruses et des manques qui l’handicape pour se réaliser en qualité d’être humain.

Peut-être que l’évolution de la loi et la prise de conscience des chefs d’entreprise et des gouvernants permettront : d’une part, de sensibiliser les illettrés à leur problématique personnelle en évacuant les petites hontes du quotidien que présente « cet handicap », et d’autre part, donner des moyens aux gens de bonne volonté : formateurs, éducateurs, professeurs, travailleurs sociaux afin de pouvoir vivre dignement au quotidien, en qualité d’enseignant bien particulier, un peu marchand d’alphabet, un peu instituteur d’adultes, un peu médiateur social et pédagogique. Cet art nécessaire dans la lutte contre l’illettrisme se construit à partir d’une pédagogie de la médiation, d’un enseignement des matières de base et de transmission d’une méthodologie pour ce public illettré. Dans ce modèle, les prestations seraient à financer aussi par l’impôt comme le signale la philosophe Dominique Méda dans « Qu’est-ce que la richesse ? ». En outre, nous nous devons de viser, bien entendu, à un bien-être collectif et individuel et à une participation à une croissance maîtrisée et une activité professionnelle pour tous car la lutte contre l’illettrisme contribue à l’amélioration du niveau d’éducation collective donc des qualifications individuelles et des choix raisonnés de projets de vie. Sans toutefois, abandonner un objectif qui est très proche du terrain de la vie courante du public illettré, c’est-à-dire, un mieux-être au quotidien pour résoudre les difficultés sociales et professionnelles en toute conscience et autonomie.

Le développement de l’éducation et de la formation professionnelle continue va dans le sens d’une politique de santé publique des désirs possibles réellement vécus, partagés et non fantasmés de manière soit puritaine, soit débauchée, ainsi que d’amélioration des relations sociétales en allant contre le travail aliéné, le non travail subi et les loisirs kitch. Ainsi, ce projet humaniste, conscient, émancipé, amoureux de la vie et respectueux de chacun peut se définir comme complémentaire « d’une écologie de l’esprit et du désir », car les êtres humains possèderont enfin des outils de la critique et de l’analyse des situations et des techniques.

"Quand la science officielle en vient à être conduite de la sorte, comme tout le reste du spectacle social qui, sous une présentation matériellement modernisée et enrichie, n’a fait que reprendre les très anciennes techniques des tréteaux forains - illusionnistes, aboyeurs et barons -, on ne peut être surpris de voir quelle grande autorité reprennent parallèlement, un peu partout, les mages et les sectes, le zen emballé sous vide ou la théologie des Mormons. L’ignorance, qui a bien servi les puissances établies, a été en surplus toujours exploitée par d’ingénieuses entreprises qui se tenaient en marge des lois. Quel moment plus favorable que celui où l’analphabétisme a tant progressé ? Mais cette réalité est niée à son tour par une autre démonstration de sorcellerie. L’ U.N.E.S.C.O., lors de sa fondation, avait donné une définition scientifique, très précise, de l’analphabétisme qu’elle se donnait pour tâche de combattre dans les pays arriérés. Quand on a vu revenir inopinément le même fait, mais cette fois du côté des pays dits avancés, comme un autre, attendant Grouchy, vit surgir Blücher dans sa bataille, il a suffi de faire donner la Garde des experts ; et ils ont vite enlevé la formule d’un seul assaut irrésistible, en remplaçant le terme analphabétisme par celui d’illettrisme : comme un "faux patriotique" peut paraître opportunément pour soutenir une bonne cause nationale. Et pour fonder sur le roc, entre pédagogues, la pertinence du néologisme, on fait vite passer une nouvelle définition, comme si elle était admise depuis toujours, et selon laquelle, tandis que l’analphabète était, on sait, celui qui n’avait jamais appris à lire, l’illettré au sens moderne est, tout au contraire, celui qui a appris la lecture (et l’a même mieux apprise qu’avant, peuvent du coup témoigner froidement les plus doués des théoriciens et historiens officiels de la pédagogie), mais qui l’a par hasard aussitôt oubliée. Cette surprenante explication risquerait d’être moins apaisante qu’inquiétante, si elle n’avait l’art d’éviter, en parlant à côté et comme si elle ne la voyait pas, la première conséquence qui serait venue à l’esprit de tous dans les époques plus scientifiques : à savoir que ce dernier phénomène mériterait lui-même d’être expliqué, et combattu, puisqu’il n’avait jamais pu être observé, ni même imaginé, où que ce soit, avant les récents progrès de la pensée avariée ; quand la décadence de l’explication accompagne d’un pas égal la décadence de la pratique. " "Guy Debord : Commentaires sur la société du spectacle. Gallimard 1992." Juin 2005