Contacter Michel Caubel: mic@theatredemasquesmagique.fr
© atelier du nomanSland
Stiegler and Co suite

Un certain art contemporain

Ode à la forme et au sensible

Du Jourdain au Kongo et du Congo à Notre-Dame de Paname à Courroux sur l’île de Guyane

Note de lecture à propos de Bernard Stiegler

Ha : Ha ! Vous vous dîtes donc télépathe ?

En ligne, en rang, en joue ?

Lettre poème en prose

Les Véritables Vœux de l’affront national

Communiqués officiels de la Conférence du 421 climatique

il n’y a plus rien.....

Le pilotage d’un drone militaire : destruction virtuelle ou crime légal off-shore.

La Querelle des Modernes et des modernes

PRÉLIMINAIRES de Miguel Amoros

Effort et Destin ou L’homme propose, le Ciel dispose

Florilège de Bertrand Russell

carré blanc et boules blanches

De l’illettrisme

Florilège de Walter Benjamin

ZZZ jeu surréaliste

Communautés 68 et après !

Que l’humour est-il devenu ?

Folie ou non-folie

Poème numéro 1

Poème numéro 2

Mesdames, Messieurs les législateurs...

Communautés 68 et après !

1. Sur Lyon capitale.fr, Bernard Bolze confie à la journaliste Anne Caroline Jambaut en avril 2008 : « Notre vie en communauté a tenu plus de dix ans ! » Dans l’esprit de mai, plusieurs années après 68, Bernard Bolze, militant associatif, fondateur de l’Observatoire international des prisons, a vécu une expérience en communauté d’une exceptionnelle force et longévité.

"En mai 68, j’étais en classe de Seconde chez les maristes, autant dire que ce n’était pas le foyer de la révolution ! Mais je considère que je suis vraiment le produit de ce chambardement-là ; c’est ça qui a fait ma conscience politique. Mon expérience de vie en communauté est plus tardive. On s’est installés à Moulinsart - la maison nous faisait penser à Tintin - en 1975. En était 12 adultes, puis 6 enfants venus progressivement. On était d’abord dans une disposition "classique" : les couples avaient une chambre et les célibataires aussi. Mais tous avaient envie d’expérimenter la libération sexuelle, et contestaient la famille : le couple était le foyer du devoir, c’était l’ennemi, il fallait se réapproprier soi-même. On était très insérés dans le tissu croix-roussien, la plupart d’entre nous avaient été en fac de psycho ensemble et nous étions tous issus des mêmes milieux : nos parents étaient des chrétiens de gauche, on n’avait souffert de rien, on était même en très bons termes avec nos parents ! On était travaillés par les questions de notre époque, comme celle de la libération sexuelle, mais nous ne sommes passés à l’acte que 4-5 ans plus tard quand la maison a en partie brûlé. On a bricolé des réparations et on a décidé, lors d’une de nos réunions hebdomadaires du vendredi soir, de répartir les chambres différemment. Il y avait une chambre collective, où la règle était de ne pas faire l’amour, et des chambres individuelles qui n’appartenaient à personne. L’organisation de l’espace est vraiment déterminante dans les modes de relation. Le soir, on allait dans la chambre dans laquelle on avait le plus envie d’aller. Il n’y a jamais eu de bagarres. Nos couples ont volé en éclats. On avait imaginé qu’on pouvait nouer une relation avec quelqu’un d’autre tout en gardant des relations privilégiées, mais c’est une vue de l’esprit. Tout le monde, à un moment ou un autre, a couché avec tout le monde. Plusieurs enfants sont nés ; il n’y a jamais eu d’inquiétude sur la paternité. En 1977, pour la naissance de Colin, on a tous assisté à l’accouchement - c’était un vendredi soir... On allait même ensemble aux cours de préparation à l’accouchement ! La prise en charge des enfants était collective. Chaque soir, un couple ou une personne occupait "la chambre de garde", à côté de celle des enfants, et assurait la surveillance de nuit et le réveil, le petit-déj et la conduite à la crèche ou à l’école. Ça m’a permis d’aller en prison pendant deux mois pour "insoumission" sans me préoccuper de la garde de mes deux enfants. L’éducation anti-autoritaire telle qu’on concevait, ce n’était pas du tout "fais ce que tu veux quand tu veux" ; les enfants avaient des horaires et des structures de vie. Pour nous, il s’agissait davantage de leur proposer un modèle de relation aux adultes différents de la famille nucléaire bourgeoise. Les gamins ont d’ailleurs noué des relations très importantes avec les adultes ; ils en ont gardé des liens très forts et constituent, entre eux, une fratrie très unie. On avait un seul compte en banque commun à tous les douze ; tous nos salaires étaient versés dessus et tout le monde avait le carnet de chèques dans la poche. Chacun faisait un usage personnel de l’argent collectif. Ça a tenu plus de dix ans ! Rétrospectivement, je pense qu’il faut des fondamentaux pour que ça marche. Le premier : être nombreux, car le nombre peut amortir les difficultés des uns ou des autres. Là, on était douze, mais avec tous les gens de passage et tous les copains, on était souvent le double ou le triple. Sinon, quand les problèmes de couples ou relationnels affectent 2 ou 3 personnes sur 6, c’est infernal ! Le partage de l’argent me paraît essentiel aussi. Enfin, je crois que le rapport constant entre le politique et l’affectif est très important. Quand l’affectif vient à manquer, le projet politique peut prendre le relais et vice-versa. Aujourd’hui, les gens qui ont partagé cette expérience ont autour de 55 ans ; ils vivent presque tous dans des couples recomposés. On se retrouve tous au moins deux fois par an dans les Cévennes, où nous avons une maison en commun ; les problèmes d’intendance sont réglés comme du papier à musique : on s’est forgés une vraie culture collective et nos liens sont je crois indéfectibles. Je suis le seul à ne pas être devenu propriétaire. J’ai vécu en expériences collectives pendant vingt ans, à Moulinsart, rue Leynaud ou ailleurs. Aujourd’hui, j’aurais énormément de peine à vivre collectivement ; j’ai besoin de fermer ma porte, de dire "enfin seul !". Ne pas avoir d’espace à soi, pas de frontière, et partager tous les biens matériels, c’est un moment révolutionnaire. Mais on ne peut pas vivre dans la révolution permanente, l’intrusion constante des autres - même au meilleur sens du terme - est épuisante. Aujourd’hui je n’ai plus l’énergie, mais je crois que j’ai conservé beaucoup de choses de cette époque et notamment : "En ayant rien, j’ai tout". Alors qu’on va de plus en plus vers d’illusoires besoins de sécurité jamais satisfaits, que la société individualise et précarise sans cesse davantage, je crois qu’il est possible de rompre ça. En essayant d’avoir d’autres usages des choses, de s’inventer des modes de résistance, et surtout de retrouver des solidarités."

Dans l’après mai 68, c’est développé un phénomène communautaire de deux types : l’un urbain avec une habitation collective en location et des emplois de citadins ; l’autre de retour à la terre avec des emplois locaux et une vie soit en village collectif soit en ferme collective.

Les éléments communs à ces communautés étaient une volonté de mise en commun des revenus et un mode de consommation plus sobre et plus frugal, un refus de la course folle du progrès, un désir profond de changer les modes de vie et le monde, une recherche pragmatique antiautoritaire collective ainsi qu’un désir amoureux de libération des moeurs. La mise en commun de la consommation passait par un communisme primaire des revenus et une vie collective où le partage des taches se voulait équilibré et équitable, d’une part entre les hommes et les femmes, et d’autre part dans les choix discutés et négociés des dépenses et des investissements matériels et du travail.

La présence des enfants et leur éducation en commun obligeaient à une certaine rigueur des horaires et des taches domestiques à tour de rôles, tout en mettant une espérance dans l’avenir. L’équilibre de la présence d’hommes et de femmes à égalité favorisait un épanouissement plus harmonieux des caractères et l’engagement militant compensait les peines de cœur.

Rétrospectivement, Philippe Faure, directeur du théâtre de la Croix Rousse, porte un regard triste et amer sur son année de vie en communauté, en 1968-1969 : les idéaux n’ont pas résisté à la réalité. Avril 2008 Lyon capitale.fr, propos recueilli par Anne Caroline Jambaut

« En mai 68, j’avais 17 ans, j’avais quitté l’école et c’était les derniers mois de ma mère qui souffrait depuis plusieurs années d’un cancer. J’étais parti vivre en communauté à Caluire, montée des Forts, au-dessus de l’Ile Barbe. On était une douzaine, ça mélangeait des ouvriers - cheminots, électromécanicien -, des glandeurs, des intellos, que des gens là un peu par hasard. Il y avait un étudiant en histoire ; pour moi, c’était le gourou, il théorisait un peu, il nous donnait de l’énergie. Il y avait très peu de filles (...) pas de drogue, pas d’alcool. Peu de sexe : les nanas, elles étaient toutes pour le gourou ! J’ai vécu mai 68 à l’intérieur de cette communauté, de manière intime ; on avait peu de contacts avec l’extérieur. On faisait parfois des incursions dans les manifs aux Cordeliers mais notre révolution, on la faisait chez nous. Je crois ce n’était possible que parce que c’était mai 68 autour : presque de manière inconsciente, on mettait en pratique les slogans de mai 68, du style "inventez votre propre vie". Il y avait plein de gens qui passaient ; il y avait une liberté de circulation incroyable ; on ne disait pas ce qu’on faisait dans la vie ; aucun endroit n’était réservé ; il y avait une formidable chaleur humaine. Il y avait plein d’autres communautés à Lyon et on se rencontrait souvent. On parlait des nuits entières, on écoutait de la musique anglaise, on me passait des livres... J’ai passé un an dans cette communauté puis je suis parti pour faire du théâtre. Mais finalement, je suis sorti de mai 68 avec une grande tristesse, le sentiment que collectivement, c’est très difficile de mettre des rêves en pratique. Il y a ceux qui créent le rêve et ceux, toujours les mêmes, qui achètent à bouffer pour ceux qui créent le rêve. Il y a ceux qui ont pris ça pour un simple espace de liberté et ceux qui y ont cru vraiment. On a tous rêvé une utopie égalitaire mais les plus forts, les plus malins, ont confisqué le pouvoir et les autres sont restés sur le carreau. Les révolutions, c’est fait pour les plus forts, jamais pour les plus faibles. Le mec qui se tapait toutes les nanas et s’est fait refaire sa maison à l’œil par les membres de la communauté, c’est celui qui s’en est le mieux sorti. Les autres, ceux qui faisaient tourner la communauté, ne se sont pas bien remis de leurs rêves ; ils se sont donnés à une cause qui ne les a pas récompensés ; ils se sont fait baiser. J’en revois parfois, à la Croix Rousse, qui ont participé à des communautés à ce moment-là. Certains sont devenus des pauvres types, avec un sentiment de trahison. Ils croyaient vraiment que le monde allait changer alors que les plus modestes sont encore plus modestes et les plus malins ont su rebondir. Avec le recul, c’était une expérience très triste."

Un couple d’avocat, étant devenu paysan éleveur dans un village collectif avec d’autres couples amis en Ariège, où eux ont eu quatre enfants, parle de créer quelque chose de différent après mai 68 jusqu’à aujourd’hui, dans les archives de l’INA. « Tout était à inventer afin de déchiffrer les messages de la subversion, sortir de la routine et de l’obéissance à un patron, apprendre des gestes de néo-ruraux, s’appliquer à rechercher l’harmonie avec soi, les autres, la nature. »

La recherche antiautoritaire se déroulait sur plusieurs plans. Il y avait une prise de parole collective spontanée soit dans des réunions formalisées qui tournaient parfois au psychodrame mais où les leaders trop machistes, hommes ou femmes, étaient critiqués et sommés de remettre en question leur volonté de domination autoritaire sexiste ou dirigiste ; soit dans des dialogues informels et plus festifs : genre préparation des repas et partage de ces mêmes repas ou sur des travaux aux champs ou de bricolage en commun où les rôles traditionnels par genres étaient remis en question avec fair-play et émulation et solidarité.

Un côté de la recherche antiautoritaire était plus folklorique et c’est souvent ce que les médias ont retenu, par son côté perturbateur de la sexualité du couple traditionnel et monogame, mais il y avait aussi et surtout beaucoup de tendresse collective et une volonté de ne pas dénigrer, ni médire et de se respecter les uns des autres dans un esprit de tolérance réciproque et de critique de l’esprit possessif. Cette libération des mœurs était souhaitée et a permis le vécu actuel des jeunes générations. Le film d’Alain Tanner, cinéaste suisse francophone, « Jonas aura 25 ans en l’an 2000 », montre bien ces besoins et désirs exprimés dans une communauté du Valais suisse dans les années 70.

Cependant, si des hebdomadaires comme Hara-kiri, puis Charlie et la Gueule ouverte ou le film de Gébé : « l’an 01 » et les articles de Fournier faisaient beaucoup pour dédramatiser, mobiliser et médiatiser positivement ces expériences dont les membres étaient majoritairement jeunes et légèrement hippies mais aussi radicaux autonomes anarchisants et marxistes ; la plupart voulait s’amuser sans souci et sans entraves. Il y eut quand même des échecs avec des personnes fragiles qui glissèrent vers la clochardisation, la marginalité, la toxicomanie et la maladie mentale.

Cette floraison de communautés a duré assez intensivement jusqu’en 1978 et avait attiré des étudiants et des apprentis mais aussi des cadres ou non cadres ; et puis beaucoup de membres furent obligés de se disperser et de retourner à la vie ordinaire. La construction sociale collective qu’impliquait leur critique de l’hyper consommation, des valeurs du progrès et du travail aliéné ainsi que la volonté de ces garçons et filles de changer et vivre une sexualité plus épanouie furent amoindries et dissoutes sous les coups : de l’augmentation du nombre de chômeurs, des chocs pétroliers et de la fin des Trente Glorieuses, de la construction des premières centrales nucléaires et des lois anti-casseurs de Poniatowski et Giscard d’Estaing, de la banalisation/médicalisation/répression du « Dragon domestique » (LSD, haschisch, marijuana, héroïne) , de la perversité narcissique manipulatrice de certains, du contrôle et fichage des gauchistes, marginaux/hippies et subversifs et des ragots du voisinage des gens bien intentionnés ainsi que des médias à la solde des bonnes gens puritains ou des snobs bourgeois faisant leur marché de récupération spectaculaire commerciale et publicitaire. Il existe encore quelques lieux communautaires de vie comme Longo Maï à Forcalquier en Provence ou d’autres dans les Cévennes, en Touraine, en Auvergne, en Bretagne, etc. qui ont su se protéger de la récupération marchande et de l’assistanat étatique et garder une certaine autonomie collective des moyens de production, et réagir par une autodiscipline consentie et joyeuse comme le montre le film : « Volem rien foutre al païs ». L’esprit solidaire vécu dans ces communautés se confronte à l’économie capitaliste et à l’aliénation étatique. Ainsi, à moins de vivre en autarcie et devenir une sorte de secte, le besoin d’ouverture militante de l’aventure fait que ces communautés expérimentent et inventent dans des réseaux une autre forme de vie collective et individuelle qui porte une critique ludique, économique, autonome et humaniste du système social libéral patriarcal autoritaire.

2. Longo Maï : pourvu que ça dure ! Vivre et penser différemment, c’est possible sans être une secte. Depuis plus de trente ans, dans les Alpes-de-Haute-Provence, la coopérative Longo Maï expérimente autogestion et vie communautaire. Ce n’est pas le paradis. Juste une tentative courageuse de confronter des convictions politiques à leur mise en œuvre. « Longo Maï génère beaucoup de fantasmes. Tour à tour, on nous a taxé de babas cool, de terroristes, de secte. Aujourd’hui, nous sommes perçus comme des néo-ruraux actifs. C’est un peu mieux ». Alex avait 16 ans, au milieu des années 70, quand il a fugué de chez lui pour rejoindre la coopérative communautaire de Limans, petit village situé à une dizaine de kilomètres de Forcalquier. Les années ont passé, l’ancien fugueur est devenu le président de la Ligue des droits de l’Homme des Alpes-de-Haute-Provence. La salle commune de Grange Neuve, l’une des trois fermes de la coopérative, où il déjeune ce midi n’a pourtant guère changé. Le bâtiment est toujours chauffé uniquement au bois. La cinquantaine d’adultes (une moyenne à géométrie variable...) qui vivent ici, avec leurs enfants, y partagent tous les repas, qu’ils préparent à tour de rôle. C’est également là que, plusieurs fois par semaine, après la journée de travail, se déroulent de longues assemblées générales où tout - l’organisation des tâches quotidiennes, les petits et grands choix économiques de la coopérative, les sujets politiques les plus divers - est discuté et validé collectivement. Les débats sont vifs, parfois violents, mais tranchés au consensus. Sans jamais procéder à un vote. « Le refus du salariat était une idée encore plus radicale il y a vingt ans. Ce n’était vraiment pas bien vu de déserter le monde du travail » Ils n’étaient que 24, venus pour la plupart d’Allemagne, d’Autriche et de Suisse, à s’installer, en juillet 1973, sur ces terres de haute Provence, dans le sillage de Giono. Des jeunes citadins, souvent en rupture avec des familles plutôt aisées, des activistes de deux groupuscules « gauchistes », Spartakus et Hydra. Parmi eux, un Français, plus âgé du haut de ses 42 ans, né à Saint-Rémy-de-Provence, Roland Perrot, surnommé Rémi : l’inspirateur du mouvement Longo Maï - « que ça dure longtemps » en provençal. Auteur de R.A.S., dont Yves Boisset a tiré un film, Rémi s’était notamment signalé en organisant des filières d’évasion pour les déserteurs pendant la guerre d’Algérie. Lui et les fondateurs visent plusieurs objectifs : mettre en pratique leur vision d’une « société idéale » ; ne pas établir de coupure, au quotidien, entre travail professionnel, vie privée et engagement politique ; lier théorie et pratique ; refuser le salariat ; exclure la spécialisation ; atteindre l’autosubsistance, non pour se couper du monde mais pour se donner les moyens d’agir sur lui (1). Les débuts sont très durs. Les fermes sont en ruines, les sources perdues. Il faut apprendre à construire, à couper du bois, l’agriculture, l’élevage des moutons... Trente et un ans plus tard, et onze ans après la mort de Rémi, l’expérience dure toujours. Et s’est étendue : Longo Maï, c’est aussi désormais le maraîchage biologique du Mas de Granier dans la plaine de la Crau (Bouches-du-Rhône), une filature près de Briançon, une coopérative au Treynas dans le Massif central, des fermes en Suisse, en Allemagne, en Autriche, et même une coopérative au Costa Rica ainsi qu’en Transcarpatie ukrainienne ! Soit au total, autour de 200 adultes et 70 enfants... L’une des clefs de cette réussite : contrairement à de nombreux néo-ruraux qui refusaient la propriété par principe, Longo Maï a acheté ses terres. Surtout, dès 1973, le collectif a recouru à des collectes de fonds. Avec efficacité en Suisse. L’équilibre financier des coopératives repose, aujourd’hui encore, à 50 % sur des financements extérieurs, aides publiques et collectes d’argent. Pour le reste, les principes sont parfois assouplis mais toujours identiques. Même si la communauté de Limans, à l’image du monde, s’est peu à peu transformée. « Tant de gens en communauté durant tant d’années, cela pose forcément des problèmes » « La situation politique a changé autour de nous avec la chute du Mur de Berlin, souligne Trixie, l’une des pionnières. Avant, c’était peut-être un peu plus facile - la droite, la gauche, l’Est, l’Ouest. Sur un plan plus interne, la mort de Rémi a aussi modifié la donne. Nous vivons l’autogestion de façon plus égalitaire. Cela n’a pas que des avantages : parfois personne n’a vraiment le dernier mot et nous mettons un temps fou pour prendre une décision. » Le salariat est toujours proscrit. Entre les coopératives, il n’y a pas d’échanges monétaires. Les fermes de Limans, par exemple, donnent de la viande d’agneau à la coopérative de la Crau qui, en retour, donne une partie de sa production de fruits et légumes. Sans que l’échange soit vraiment quantifié. Dans un autre registre, depuis deux ans seulement, chacun peut disposer de 15 euros par semaine. Pour le reste, toutes les dépenses personnelles passent par la caisse commune. « Le refus du salariat était une idée encore plus radicale il y a vingt ans, souligne Ascen, installée à Longo Maï depuis 1981. Ce n’était vraiment pas bien vu de déserter le monde du travail. On nous disait : vous n’avez pas de protection sociale, vous n’aurez pas de retraite. Aujourd’hui, personne dans la société n’est vraiment à l’abri. » A Longo Maï, la propriété privée n’est toujours pas à l’ordre du jour. Les chambres par exemple, seuls espaces non collectifs, ne sont pas attribués définitivement à une personne ou à un couple. Les voitures sont peu nombreuses, partagées et souvent vétustes. Le confort reste rudimentaire. « Nous avons une salle de bains à peine chauffée pour une trentaine de personnes, précise Christiane, dans l’aventure depuis 1983. Les choix se sont toujours portés prioritairement sur les moyens de production. Cela va peut-être changer lorsque nous vieillirons. » Si, avec les années, des couples se sont faits, et parfois défaits, il n’y a pas, au sens classique du terme, de véritables cellules familiales. Les enfants sont toujours regroupés par tranche d’âge. « Cela se passe de façon naturelle, ils jouent entre eux, explique Trixie. On se relaye pour s’en occuper. Ils savent très bien qui sont leurs parents et quels sont les adultes de référence. » Aujourd’hui, ils sont 16 à aller à l’école primaire du village, une dizaine au collège et autant au lycée. Un minibus est affecté au transport scolaire. Les plus grands vont en internat... Bien sûr, tout n’est pas rose. « Tant de gens en communauté durant tant d’années, cela pose forcément des problèmes », reconnaît Trixie. Certains sont partis à cause « d’un manque d’autonomie individuelle dans le groupe, d’un besoin d’un espace personnel plus important, de conflits insolubles avec certaines personnes » (2). D’autres arrivent. Une vingtaine de personnes - entre 20 et 30 ans - ont intégré la communauté ces quatre dernières années. Ce qui apporte changement et ouverture mais aussi... de nouveaux problèmes. « Les discussions sont vives, les plus jeunes nous trouvent parfois un peu installés. Ils nous jugent aussi quelque fois trop réformistes sur le plan politique », constate Trixie. A l’inverse, les enfants nés à Longo Maï, lorsqu’ils grandissent quittent souvent la communauté. « Mon fils a 16 ans, reconnaît Ascen. Je le pousse à finir l’école, à aller voir ailleurs, quitte à ce qu’il revienne plus tard. Il faut que les jeunes se confrontent au monde. Qu’ils ne restent pas ici comme dans un cocon. » La coopérative n’est pas un cloître. Les visiteurs sont nombreux. On y parle plusieurs langues. Et les membres de Longo Maï voyagent eux-mêmes d’une communauté à l’autre à travers l’Europe et le monde. Sans cesser de s’investir dans des activités culturelles et politiques : celles de Comédia Mundi, leur groupe de musique et de théâtre ; les campagnes du Forum civique européen... « Nous ne prétendons pas être un modèle à suivre, précise pourtant Ascen. La vraie alternative, ce serait faire la révolution. » Michel Gairaud (1) Cf. Mémoire de maîtrise « La coopérative européenne Longo Maï, idées et pratiques », rédigé en 2003 par Béatriz Graf-Robin. (2) Pour en savoir plus, à lire également « Longo Maï, vingt ans d’utopie communautaire », de Luc Willette, publié aux éditions Syros en 1992. Radio Zinzine : Sur la colline Zinzine, il n’y a pas que des fermes et des moutons. C’est d’ici qu’émet depuis 1981 la radio du même nom. « Il s’agit de la plus européenne des radios locales et de la plus locale des radios européennes », s’amuse Alex Robin. Conformément à l’esprit Longo Maï, le programme n’est pas réalisé par des spécialistes. Une quarantaine de personnes animent l’antenne autour d’un « noyau dur » d’une dizaine. 24h/24 dans les Hautes-Alpes, les Alpes de Haute Provence, une partie du Var et du Vaucluse, Zinzine propose musique, débats, infos locales et internationales. « Notre radio se caractérise par l’absence de pub. Elle bénéficie du fonds de soutien à l’expression radiophonique et du fonds d’action sociale car on y parle souvent d’immigration. » Tous les jours, à 12h30 et à 19h, l’info est abordée avec un ton particulier. « Nous ne croyons pas à l’objectivité mais plutôt à la franchise qui consiste à dire clairement ce que l’on pense quitte à travailler sur nos certitudes. » Zinzine émet aussi sur Aix-en-Provence avec un décrochage de 6 heures par jour avec l’appui de l’association Aix Ensemble. Réalisant ainsi un trait d’union entre ville et campagne ; citadins et ruraux. Un des magazines mensuels, « dossiers internationaux », est proposé en collaboration avec Le Monde diplomatique. Zinzine a aussi participé à la fondation de la Fédération européenne des radios libres (FERL). Et a réussi à attirer l’attention de Noam Chomsky. Depuis le Massachusetts, le célèbre linguiste cite Zinzine comme l’exemple d’une initiative réussie face au « modèle de propagande » des média dominants. M.G. Pour écouter Zinzine : Aix : 88.1 ; Embrun 87.9 ; Digne 95.6 ; Forcalquier 100.7. ; Gap 106.3 ; Briançon 101.4 Et partout sur le http://radio.zinzine.free.fr

3. L’Arche de Lanza del Vasto : La Borie Noble, 34650 Roqueronde En 1937 Lanza del Vasto, poète, philosophe, découvrait l’ Inde et rencontrait Gandhi. De retour en Europe, inspiré par le mouvement gandhien et ses ashrams, il réunit, avec son épouse Chanterelle, des hommes et des femmes pour former ce qui à partir de 1948 allait devenir la Communauté de l’Arche ; réhabilitation du travail manuel, méditation, action civique y sont à l’ ordre du jour. Après plus de 50 ans d’ expériences, la Communauté de l’Arche évolue toujours avec la volonté de participer à un changement constructif de la société au niveau local et international. Les membres de l’ Arche tâchent de mettre en oeuvre l’ esprit et les moyens de la Non-violence là où ils sont amenés à vivre, selon la vocation personnelle de chacun. Ils expérimentent que d’ autres manières de vivre, d’ agir, d’ entrer en relation sont possibles, à partir du lien étroit entre la vie spirituelle, l’ éthique, l’ action sociale et politique. Ils partagent la conviction que la non-violence peut permettre aux hommes et aux femmes de toutes les cultures de vivre en paix : paix qui n’ est pas absence de conflits, mais reconnaissance et dépassement de ceux-ci. Indépendante de toutes les religions ou confessions,l’ Arche accueille et respecte le cheminement spirituel de chacun à l’ exclusion de tout fanatisme et sectarisme. Ses membres conjuguent fidélité et enracinement dans leur propre tradition avec le respect et l’ ouverture aux autres croyances.

Certains membres de l’Arche vivent ensemble dans des maisons communautaires, lieux privilégiés pour la formation, l’ accueil, le partage, la fête, et les expériences alternatives. Il est possible d’ y passer un temps en visite ou en stage. L’Arche propose aussi des sessions diverses : résolution des conflits, médiation, communication non-violente, camp de formation à la non-violence pour les jeunes, yoga, chant, danse, développement personnel… Un programme de formation spécifique est prévu pour ceux qui souhaitent s’ engager dans la Communauté.

La Communauté de l’Arche est présente dans d’ autres pays d’ Europe, en Amérique latine, au Canada… La Non-violence "La résistance non-violente se montre plus active que la résistance violente. Elle demande plus d’ intrépidité, plus d’ esprit de sacrifice, plus de discipline, plus d’ espérance. Elle agit sur le plan des réalités tangibles et sur le plan de la conscience. Elle opère une transformation profonde de ceux qui la pratiquent et parfois une conversion surprenante de ceux contre qui elle s’ exerce." Lanza del Vasto, « Pèlerinage aux Sources ».

Depuis sa création l’Arche a suscité ou participé à de nombreuses actions non-violentes : manifestations, non coopération, désobéissance civile.

La CANVA (Coordination de l’ Action Non-violente de l’Arche), association loi 1901, est spécialisée dans les actions non-violentes, on peut y adhérer sans être engagé dans l’Arche. Cette association organise des campagnes et soutient celles d’ autres mouvements non-violents. Par la non-violence, on ne cherche pas à nier la violence mais à la transformer en une alternative constructive, à refuser ce qui est mortifère, destructeur, pour développer une bienveillance active envers tout ce qui vit. Celui qui s’ y réfère s’ applique donc à dire non à la violence sous toutes ses formes, y compris et tout d’ abord à sa propre violence. Dans les combats que nous menons, le choix de moyens non-violents est en cohérence avec nos aspirations à plus de justice et de paix. Cette recherche a forcément une dimension personnelle – c’ est un travail sur soi-même ; une dimension conjoncturelle – non-violence avec ses proches, dans la vie quotidienne ; elle doit aussi être mise en œuvre sur un plan politique et social dans le cadre de campagnes d’ actions et de missions spécifiques (accueil, formation, immersion dans une population, lieux de vie ‘‘ alternatifs, etc…). Si l’ engagement dans le champ politique requiert un minimum de formation, il ne s’ agit pas pour autant d’ attendre d’ être parfaitement préparé avant de participer à une action non-violente formelle (la dénonciation ouverte d’ une injustice, désobéissance civile…) : l’ action elle-même est formation et enseignement. La non-violence est donc tout d’abord une expérience, l’incarnation d’une exigence, un chemin. Bien comprise, celle-ci, loin d’inhiber notre force créatrice et notre saine combativité, les canalise et leur donne sens. Cette expérience, ou plutôt ces expériences, sont le fait d’une vie. « Non-violence et vérité sont comme les deux faces d’une même médaille », disait Gandhi. De même que celui-ci a considéré sa vie comme une suite d ’expériences avec la vérité’’, la vie d’un membre de l’Arche est une expérience continue dans la recherche de vérité et de non-violence. De Gandhi aux sans papiers, histoire de la plus ancienne communauté de France Midi Libre, par J. Vilaceque, 17 septembre. [Résumé] Depuis 35 ans, la Communauté de l’Arche, implantée aux confins de l’Hérault et de l’Aveyron, est de tous les combats non-violents : Le Larzac, la guerre du Golfe, les sans-papiers, le nucléaire, les Canaques, et jusqu’à la défenses de la ligne de chemin de fer Béziers-Neussargues. Là-haut, à la Borie-Noble, près de Roqueredonde, on est chez les enfants de Lanza del Vasto, décédé en 1981 : noble, sicilien, et disciple de Gandhi, qu’il avait rencontré dans les années 30. Les enfants de Del Vasto continuent leur vie en communauté, avec retour à la terre, nourriture végétale, et strict minimum en poche. Depuis sa création, la communauté a essaimé en France : 7 maisons, environ 200 membres. Dans l’Hérault, 70 personnes, adultes et enfants, vivent dans un sphère spirituelle où les séances de méditation, inspirées des méthodes indiennes, alternent avec les temps de prière : " on encourage les gens à retrouver les racines de leur profondeur religieuse, dit Anelyse de Mareuil, responsable de l’administration de la Borie Noble, mais on n’encourage pas les syncrétismes religieux : nous sommes largement d’inspiration chrétienne ". Du reste, l’archevêché n’a rien trouvé à redire à ces pratiques. Pas davantage le Rectorat lorsque l’Arche scolarisait à demeure ses enfants avant de les confier à l’école publique de Roqueredonde menacée de fermeture faute d’effectifs. Et pas davantage les associations de mise en garde contre les sectes. Car même si l’arche aime la discrétion, elle n’a jamais pratiqué le repliement névrotique. Organisation de congrès sur Gandhi, jeûnes publics pour les causes à défendre, adresse sur Internet qui lui vaut des visites depuis l’Australie (http://perso.wanadoo.fr/yann.forget...), les enfants de Lanza restent ouverts aux yeux du monde. Les membres vivent d’agriculture et d’élevage, mais aussi d’artisanat : bougies, sandales, tissage. De l’épluchage des légumes à la coupe du bois, les taches se font essentiellement en commun. Le responsable, quant à lui, est élu pour 3 ans. L’engagement dans la vie communautaire est renouvelable chaque année et bien peu s’en vont, constate J. Vilaceque.

4. Voici comment se présente : Ambiance Bois en Limousin Le Mélèze Naturel du Plateau de Millevaches De l’Arbre à la Maison Courrier Cadres n°1469 - 28 novembre 2002 : Tendances - Voyage dans une PME utopique

Absence de hiérarchie, salaires identiques, temps partiel généralisé pour s’occuper des enfants : dans la Creuse, en pays Limousin, un groupe d’anciens étudiants parisiens a créé Ambiance Bois, une entreprise pas tout à fait comme les autres...

La route sinueuse grimpe dans l’ombre des résineux sur le plateau de Millevaches. A l’entrée de Faux-la-Montagne, petit village que 60 km séparent de Limoges : des rondins empilés signalent l’arrivée à Ambiance Bois. Dans cette scierie qui fabrique des ouvrages de menuiserie, mais aussi des charpentes et des maisons de bois, Claire Cholat, blonde souriante, accueille les clients, fait les devis et les factures, prépare les commandes et les livraisons. Le tout dans un jogging vert, elle qui portait le tailleur quand elle était chef de projet dans la communication, à Paris. En venant travailler ici avec son mari en 1999, elle n’a pas seulement changé de poste, mais aussi de vie.

Ambiance Bois, société anonyme à participation ouvrière (SAPO) n’est pas une entreprise comme les autres. Sur la feuille de paie des 19 membres de l’équipe, une seule appellation : "agent d’usinage du bois". Ici, le temps partagé n’est pas toléré, mais encouragé. "Le travail n’est qu’une des facettes de la vie, explique Marc Bourgeois, le PDG (il en faut bien un pour des raisons juridiques). Chacun a besoin de temps pour lui-même, sa famille, et pour s’investir dans la cité."

Ici, chacun a un pied au bureau et l’autre à l’atelier. Cela permet de partager les tâches pénibles de manutention, et la gestion : les décisions font toujours l’objet d’un consensus. Le salaire ? Identique pour tous : 80% du Smic, du PDG au mécanicien affûteur. A Ambiance Bois, tout le monde est logé à la même enseigne. De quoi dérouter bien des cadres.

L’histoire de cette scierie limousine remonte aux années 80. A Paris, six copains de fac rêvent de changer de société. Influencés par l’onde de choc libertaire des années 70, ils partagent surtout l’idéal du scoutisme protestant. "Aux Éclaireurs unionistes de France, nous avons appris à prendre des responsabilités, à gérer ensemble un projet, à nous confronter à un idéal", dit Marc Bourgeois.

Ces étudiants que tout destinait à des postes de cadres décident de monter une entreprise de production vraiment différente. Guidés par leur fibre écologique, ils choisissent de travailler le bois. Catherine Moulin troque les lettres étrangères appliquées pour un CAP de menuiserie, Philippe Eychene, l’architecture pour la mécanique hydraulique. Michel Lulek, Marc Bourgeois et Olivier Davigo optent pour le CAP de scieur, et abandonnent respectivement l’histoire, le droit, la psychologie. Seule, Anne Germain termine ses études d’infirmière. Elle travaillera à domicile à Faux-la-Montagne et leur permettra de constituer leur premier réseau relationnel sur le plateau de Millevaches, qu’un de leurs profs leur avait fait découvrir.Unanimement, ils tombent amoureux de cette terre oubliée par le développement, mais "sensible et rebelle", berceau du maquis et de l’anarcho-syndicalisme.Avec l’appui de leurs familles et d’amis sympathisants, ils rassemblent 75 actionnaires qui mettent chacun 500 F (76 €) dans l’aventure. En 1984, les six amis s’installent à Faux-la-Montagne : le maire qui ne voit pas souvent débarquer des entrepreneurs, les accueille à bras ouverts. Le petit groupe lance la production en 1989, après s’être formé dans les scieries alentour.Les premières années sont difficiles. Mais, depuis cinq ans, l’entreprise gagne de l’argent. Elle a régulièrement embauché et compte, aujourd’hui, 19 personnes, soit 13 postes à plein temps. Ils partagent le sens des responsabilités. La philosophie est resté la même : il n’y a pas vraiment de dirigeants ni de prés carrés. Si Claire est dispensée de la production, c’est pour des problèmes de dos. Elle travaille le lundi et le jeudi de 9h à 16h 30, et le mercredi de 8h à 18h. Mercredi, jour de "vacance" de Rémy, son mari. Ils peuvent ainsi s’occuper de leurs deux enfants en bas âge. Claire se sent autonome et responsable. "Je peux décider de revenir le soir à 21h 30, après avoir couché mes enfants, pour terminer une commande."Rémy, son mari, partage ce sens des responsabilités. "Je venais juste d’arriver et j’ai pu décider de la politique tarifaire", se félicite-t-il.Cet ancien cadre du Centre technique du bois et de l’ameublement alterne désormais les fonctions commerciales et le sciage."Ici, nous débattons de tout. Chacun a droit à la parole et peut devenir le PDG."Mais, polyvalence et autogestion exigent une organisation rigoureuse. Chaque jour, une pause d’une demi-heure permet de faire circuler l’information. Le vendredi matin, on définit le planning de la semaine, les tâches de chacun selon les commandes (sciage, séchage, moulurage, livraison) et on discute des décisions importantes à prendre pour la société. L’entreprise est alors carrément fermée à la clientèle. Celle ci est en grande partie constituée de particuliers séduits par l’origine écologique du produit : bois local (mélèze et douglas) non traité. Quand Ambiance Bois prend une commande chez un client, il y a bien sûr un "pilote", quelqu’un ayant une vision d’ensemble du chantier, mais ce rôle n’implique pas de rapports hiérarchiques.C’est ce que recherchait Rémy, fier aussi de constater que l’activité de l’entreprise a dynamisé tout le canton.L’équipe d’Ambiance Bois s’est engagée dans la vie associative et municipale de ce village de 400 habitants. Résultat : une halte-garderie parentale, des activités artistiques et sportives pour petits et grands via des associations -Cadet Roussel ou Millenotes-, et même un conseil municipal de jeunes. "L’école compte trois classes contre une classe unique en 1978", raconte Catherine Moulin, adjointe au maire et membre fondateur d’Ambiance Bois. Marc Bourgeois et ses amis ont aussi participé à la création de la télévision locale, TV Millevaches. "On n’a pas le temps de s’ennuyer", résume Catherine, qui fourmille de projets : jumelage avec un village espagnol, troupe de théâtre dans l’usine, exposition d’un village-modèle de maisons en bois du monde entier. Un rêve ? Bientôt peut être une réalité. Un cinéma associatif existe déjà, qui organise de nombreuses rencontres."A Paris, j’étais consommateur de culture. Ici, je suis acteur", dit Rémy.Une école de collaboration où la compétition n’a pas grand sens. Ces salariés ne partagent pas seulement le travail. Quinze personnes sur les 19 de l’entreprise mettent en commun leurs revenus (salaires, prestations sociales). Avec leurs familles, cela représente une communauté de 31 personnes. Tout le monde ne possède pas une voiture ou la télévision, mais tout le monde peut en disposer. Chacun a son compte en banque, mais le groupe établit un budget commun pour l’année avec les principaux postes : alimentation, habillement, loisirs, etc., et chacun s’acquitte à tour de rôle des dépenses des uns et des autres. Et la liberté dans tout ça ? "Je n’ai pas de compte à rendre pour acheter des livres ou des cigarettes, c’est l’équilibre global du budget qui compte", précise Marc Bourgeois. Les dépenses exceptionnelles donnent lieu à des débats. "Ce système permet des économies d’échelle et un bien meilleur niveau de vie que celui d’un smicard", argumente Catherine.A condition, bien entendu, d’avoir une bonne dose d’esprit critique à l’égard des habitudes de consommation. Un choix de vie en complet décalage avec le monde économique, qui a de quoi surprendre les observateurs extérieurs. L’École de management de Paris a convié Marc Bourgeois à un débat consacré à Ambiance Bois !L’occasion de se demander comment cette utopie résiste depuis treize ans aux conflits de pouvoir."Nous sommes très pragmatiques, répond le PDG. Nous n’avons pas de présupposés idéologiques, pas de règle absolue. Nous avons davantage appris la collaboration que la compétition."Chez nous, renchérit Rémy, il y a une prise en charge collective des conflits : "Ce n’est pas comme dans une entreprise où c’est toujours le supérieur hiérarchique qui a le dernier mot". Coopter des énergies plutôt que faire du chiffre. L’évolution de l’entreprise et la répartition des bénéfices sont soumis à débats. L’augmentation des salaires n’est pas une priorité. "Nous sommes dans les normes par rapport à la région et au secteur d’activité". L’entreprise ne grandira pas pour augmenter son CA, mais plutôt pour intégrer d’autres personnes se reconnaissant dans ce projet, comme ce fût le cas pour Rémy."J’ai mis mes idées et ma vie au diapason. Si j’étais resté à Paris, j’aurais sans doute milité à ATTAC, mais j’aurais été obligé d’accepter des compromis dans mon travail".S’ils se rattachent au courant social utopique, citoyen, coopératif et solidaire, ces entrepreneurs sont trop jeunes -entre 35 et 40 ans en moyenne- pour avoir participé aux grandes illusions de Mai 68. C’est peut être ce qui explique la force et la durée de leur association. Certes, il y a eu des conflits, quelques uns sont venus, n’ont pas trouvé leur place et sont repartis. Mais l’important n’est pas tant de durer que de renaître, dit Marc Bourgeois : "On a voulu montrer qu’on peut fonctionner autrement, et on n’est ni plus ni moins performants qu’ailleurs."Ambiance Bois n’a pas d’autre ambition que de concrétiser "l’émotion d’un groupe humain à un moment donné".Une définition décoiffante de l’entreprise. Christiane MIGRAINE

Ambiance Bois : > Une entreprise pour expérimenter : La création de l’entreprise, en 1988, visait aux yeux de ses fondateurs à expérimenter d’autres manières de travailler qui puissent répondre à leur volonté de vivre le travail sous des modalités différentes de celles qui régissent habituellement le monde de l’entreprise : hiérarchie, sectorisation des rôles, inégalités des salaires et des responsabilités, pouvoir de décision réservé aux détenteurs de capitaux, etc. Cette volonté, portée par les fondateurs, a toujours été au coeur du projet d’Ambiance Bois, et c’est autour d’elle que se sont retrouvées les personnes qui ont rejoint l’entreprise depuis sa création. Ce faisant, nous renouons avec le projet des coopératives ouvrières du 19e siècle, avec l’utopie autogestionnaire des années 1970, la critique plus radicale de l’économie développée dans les dernières décennies du 20e siècle et aujourd’hui celle des mouvements alter mondialistes. Mais nous ne voulons pas séparer la réflexion de l’action, le discours de la pratique. Dans un contexte général qui considère que le rôle principal d’une entreprise est de générer du profit et des richesses, Ambiance Bois met en pratique avec heurts et bonheurs la recherche d’une dynamique sociale et solidaire au sein de l’entreprise. C’est l’économie et l’argent au service de l’homme et non le profit comme seul objectif et l’homme comme outil subordonné à cet objectif. Ainsi tout en étant contraints comme dans toute entreprise par les bilans financiers, les commandes, la productivité, nous décidons de la conduite de l’entreprise en fonction de critères non exclusivement économiques.

> Le concret de nos pratiques coopératives :
- une gestion collective de l’entreprise : les principales décisions sont discutées et assumées par l’ensemble des personnes qui y travaillent.
- des salaires égaux : le choix d’une égalité dans les prises de décisions et dans le partage des responsabilités induit l’adoption d’un salaire identique pour tous.
- le partage des tâches, en particulier de celles qui sont les plus pénibles ou les plus répétitives et auxquelles tous les salariés de l’entreprise participent.
- la polyvalence qui permet à chacun d’exercer dans l’entreprise des tâches variées et de ne pas être cantonné sur un poste unique. En particulier l’objectif d’avoir à la fois des responsabilités à « l’atelier » (production, fabrication, pose...) et au « bureau » (commercial, administration, comptabilité...) est recherché.
- le temps partiel est favorisé pour tous ceux qui le souhaitent (en l’occurrence la majorité des membres de l’équipe) qui préfèrent consacrer moins de temps au travail pour en passer davantage avec leurs enfants, dans des engagements associatifs ou locaux ou pour d’autres activités... L’homme ne vit pas de travail seulement !
- la reconnaissance du travail au même titre que le capital : c’est l’origine du choix de notre statut juridique qui donne autant de pouvoir aux actionnaires de capital (les personnes qui ont apporté les fonds nécessaires au démarrage d’Ambiance Bois) qu’aux actionnaires de travail (les salariés de l’entreprise). De même, la répartition des bénéfices se fait à 50% pour le capital et à 50% pour le travail.

> L’équipe au centre du projet : Elle est composée d’une vingtaine de personnes. Cette dimension est conditionnée par l’aspect humain que nous souhaitons conserver à l’entreprise, ce dernier étant une des conditions de la réussite du projet coopératif. Les choix de fonctionnement impliquent une forte responsabilisation des membres de l’équipe qui décident ensemble des évolutions de l’entreprise. Il s’agit de peser à chaque fois le sens et l’intérêt des décisions qui sont prises, à la fois d’un point de vue économique, mais aussi en termes social, territorial, de qualité de vie ou de confort de travail, en termes également d’intérêt et d’utilité des produits fabriqués. La pratique coopérative qui suppose la maîtrise et la réappropriation par chacun du temps passé au travail, permet que celui-ci soit partie intégrante de nos vies, exactement au même titre que les autres aspects de notre existence. Notre fonctionnement nous rapproche d’entreprises et associations qui comme nous, sont organisées suivant les principes de la coopération et de l’autogestion. Avec elles nous constituons le REPAS : Réseau d’Échanges et de Pratiques Alternatives et Solidaires.

Dans les années 1980 certains de ceux qui composent actuellement le REPAS se retrouvaient en divers lieux où l’on réfléchissait autour de "l’économie alternative". Beaucoup de rencontres, de discussions, mais reliées à quelles pratiques et pour aboutir à quel concret ? C’est pourquoi, en 1994, se créé un réseau d’une dizaine d’entreprises où convergent des pratiques alternatives vécues au quotidien depuis de nombreuses années. L’originalité de REPAS est de réunir ses membres sur des critères ni professionnels, ni géographiques, ni économiques, ni d’intérêts catégoriels, mais autour de valeurs sur lesquelles chaque entreprise se fonde et se reconnaît : solidarité, autogestion, égalité, primauté de l’humain sur l’économique, utilité sociale.

Nos objectifs : mieux se connaître et pour cela se déplacer chez les uns et les autres, progresser dans nos propres recherches et pratiques en les partageant, comparer, discuter, évaluer comment les uns et les autres nous organisons les circuits de l’argent, la prise de responsabilité, la croissance de nos projets, etc.

Le REPAS n’a pas de charte, de texte de référence ou de dogme. S’il devait y en avoir, il faudrait les rechercher dans nos pratiques, dans les projets que nous avons construits. On peut toutefois tenter une périlleuse traduction dans l’écrit de ce qui nous rassemble : > une culture du faire et de la cohérence : nous accordons une importance primordiale au fait d’associer et de ne pas séparer la pensée et l’analyse de l’action. Nos cogitations sur le fonctionnement de la société et de l’économie, nous les mettons en pratique et nous nous y confrontons dans nos entreprises. A l’intérieur de celles-ci, ceux qui décident sont aussi ceux qui agissent, exécutent, réalisent. > une culture du collectif : ce qui permet la réalisation de projets comme les nôtres, c’est bien plus que le regroupement de capitaux, l’association d’hommes et de femmes qui inscrivent leur destinée dans le choix revendiqué d’une démarche collective. > une culture du pouvoir sur soi-même : nous ne savons pas si "changer le monde" est vraiment possible, mais notre choix est de faire comme si cela l’était et de commencer par ce qui indiscutablement l’est : changer nos vies en les organisant dans le sens vers lequel nous aimerions voir évoluer nos sociétés. > une culture du parcours : à l’inverse de l’adage "la fin justifie les moyens", nous privilégions le trajet et la manière de cheminer. La présence de chacun et chacune dans nos aventures collectives est envisagée, non d’un point de vue utilitaire et subordonné, mais comme un des éléments forts de leur légitimation. Notre projet est mené autant pour ceux qui le vivent que pour les objectifs qu’il sert. > une culture de la "décroissance soutenable" : face au modèle d’une entreprise dont le seul objectif est le profit et l’homme son outil, nous cherchons à mettre l’argent au service de l’humain. La façon de travailler est aussi fondamentale que le produit qui est fabriqué. Le mode de prise en charge de la nécessaire production prime sur le résultat économique. En se donnant ces priorités et en ne se développant qu’en fonction des forces de l’équipe et non des opportunités du marché, nos entreprises choisissent de limiter leur croissance.

Les entreprises du REPAS quelquefois qualifiées de marginales, sont pourtant sur le marché concurrentiel et fonctionnent entre autres sur des principes de "bonne gestion". Elles sont peut être hors du "système" mais certainement pas hors de la société. Au contraire, elles y sont bien davantage que les entreprises qui limitent leur légitimité à produire, vendre et croître. En valorisant les ressources de proximité, en s’impliquant dans la vie locale, en privilégiant les aventures humaines collectives, elles contribuent de par leur implantation à maintenir une dynamique dans des régions ou auprès de populations depuis longtemps marginalisées par le développement. Leur impact sur le territoire dépasse largement le seul champ de la croissance économique.

Pour en savoir plus : www.reseaurepas.free.fr Quelques membres du réseau REPAS : La Montagne Vivra Structure d’accueil autogérée regroupant plusieurs ateliers et proposant aux usagers en difficulté formations et remises à niveau, aide à la recherche d’emploi, aide à l’hébergement. Ardelaine Coopérative inscrite dans la mouvance de l’économie solidaire. Activité autour de la filière laine : matelas, vêtements… Musées " Du mouton au pull" et "De l’industrialisation au développement local". La Navette Equipe autogérée de rédacteurs, correcteurs et maquettistes travaillant pour des journaux et des éditeurs spécialisés dans l’économie sociale et solidaire. Le Viel Audon Accueil, gîtes, chantiers de jeunes, formations, dans un site exceptionnel en Ardèche. Le Monde Allant Vers Collecte d’objets délaissés auprès des particuliers et collectivités et recyclage par remise en vente après tri et réparation. Actions d’éducation à l’environnement par le biais d’animations pédagogiques auprès des scolaires et du grand public. La Ferme de la Batailleuse Dans le Haut Doubs, ferme pédagogique en agriculture biologique et structure d’accueil investies dans l’éducation populaire et le maintien de la vie locale. Les Ateliers de la Bergerette Collecte, valorisation et revente d’objets mis au rebut. Actions d’éducation populaire pour la diffusion de comportements économes et autonomes pour une meilleure prise en compte des écosystèmes. La Ferme du Vialaret Dans l’Aveyron, ce sont 5 personnes qui ont choisi de s’associer pour travailler ensemble en milieu rural, développant des activités agricoles et artisanales respectueuses de l’environnement. Coopérative Cravirola Ferme autogérée où agriculture paysanne se mêle à engagement social et action culturelle. Membre de la SAS Terres Communes qui regroupe la Ferme Cravirola dans les Alpes Maritimes, le Domaine du Bois dans l’Hérault et les Terres de Brunel en Ardèche.

Ambiance Bois fait partie du réseau REPAS qui réunit une vingtaine d’entreprises et d’associations se reconnaissant dans le champ de l’économie solidaire. Chacune expérimente à sa manière de nouveaux rapports au travail, des comportements financiers plus éthiques et plus humains, de nouvelles relations producteurs/consommateurs, une présence engagée sur son territoire.

Afin de témoigner de nos pratiques et de permettre à des jeunes de nous rencontrer dans l’action pour avancer sur leurs projets, nous avons mis en place un parcours de "compagnonnage alternatif et solidaire". Ce parcours de 4 mois est constitué de périodes d’immersion individuelle dans des structures du réseau, de groupes d’actions collectives où 4 à 5 compagnons mènent un projet en autogestion avec une des entreprises ou associations, et de temps de regroupements qui réunissent les compagnons et des représentants du réseau. Chaque année depuis 1997, de 8 à 12 jeunes, âgés de 18 à 25 ans, s’engagent dans ce parcours. Le Compagnonnage est reconnu dans le cadre de la formation professionnelle par la Région Rhône-Alpes.

La collection "Pratiques utopiques" du Réseau d’Échanges et de Pratiques Alternatives et Solidaires rassemble des livres qui ont l’ambition de montrer qu’il y a toujours place pour des réalisations qui se donnent d’autres priorités que le profit, la course à la consommation ou le tout économique, et qui inscrivent leur sens dans le concret de pratiques libres et solidaires. Face au chômage, à la désertification des campagnes, à la déshumanisation dans les cités ou à l’exclusion, des entreprises, des groupes, des associations ou des individus apportent des réponses originales et adaptées à ces questions de société qui paraissent parfois insolubles.

Concrètement, il s’agit de bâtir cet "autre monde possible" qui ne peut se décliner qu’au pluriel. Exemples de démocratie économique, elles bousculent également quelques sacro-saints principes de notre société marchande, démontrant au quotidien que l’association est plus enrichissante que la compétition, que la coopération vaut mieux que la concurrence ou que l’autogestion permet de reprendre du pouvoir sur sa vie. "Pratiques utopiques" espère par ce biais, encourager ceux qui sont insatisfaits du monde dans lequel ils vivent, à faire le pas vers d’autres possibles.

Conclusion : De toutes ces expériences de résistances collectives non-violentes ressort un vif désir de changer sa propre vie pour ceux qui y participent ou y ont participé en cherchant des alternatives à la vie familiale de type patriarcal individualiste et des solutions pratiques au travail salarié aliéné classique. Janvier 2011