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Stiegler and Co suite

Un certain art contemporain

Ode à la forme et au sensible

Du Jourdain au Kongo et du Congo à Notre-Dame de Paname à Courroux sur l’île de Guyane

Note de lecture à propos de Bernard Stiegler

Ha : Ha ! Vous vous dîtes donc télépathe ?

En ligne, en rang, en joue ?

Lettre poème en prose

Les Véritables Vœux de l’affront national

Communiqués officiels de la Conférence du 421 climatique

il n’y a plus rien.....

Le pilotage d’un drone militaire : destruction virtuelle ou crime légal off-shore.

La Querelle des Modernes et des modernes

PRÉLIMINAIRES de Miguel Amoros

Effort et Destin ou L’homme propose, le Ciel dispose

Florilège de Bertrand Russell

carré blanc et boules blanches

De l’illettrisme

Florilège de Walter Benjamin

ZZZ jeu surréaliste

Communautés 68 et après !

Que l’humour est-il devenu ?

Folie ou non-folie

Poème numéro 1

Poème numéro 2

Mesdames, Messieurs les législateurs...

Stiegler and Co suite

La critique en trompe-l’œil : Stiegler & co

Les deux textes qui suivent ont été proposés par des lecteurs de L’Inventaire qui, traquant l’imposture et la pseudo-critique, ont naturellement croisé la route de Bernard Stiegler. Stiegler, communiste repenti, s’interroge sur l’évolution anthropologique de la société et la place occupée par la technique dans la compréhension des transformations sociales. Philosophe, sociologue, politologue, il a publié plus d’une trentaine d’ouvrages, brassant des sujets aussi divers que la critique cinématographique ou la construction européenne. Depuis plusieurs années, il se consacre à l’étude du numérique sous toutes ses formes : outils, pédagogies, pratiques sociales, etc. Directeur adjoint de l’institut national de l’audiovisuel, directeur de l’institut de recherche et de coordination acoustique-musique, instigateur du projet de lecture et d’écriture assistées par ordinateur, il est l’un des fers de lance de l’apprentissage par le numérique. Considérant que la technologie est consubstantielle à l’homme, il promeut une pensée cybernétique selon laquelle l’intelligence collective, par le vecteur des technologies les plus récentes, mettra fin à ce qu’il a nommé par perspicacité et finesse d’esprit le « malaise contemporain ». Pareil personnage méritait bien que lui soit consacré un menu développement.

Petit commentaire sur les poncifs de Bernard Stiegler, par Michel Caubel

Bernard Stiegler est un expert de la cambriole universitaire. Ceci est d’époque chez les idéologues tartuffes. Ils occupent généralement des postes dits prestigieux et se payent la fiole d’un public sans conscience historique, au mimétisme digne du caméléon, en brandissant le catéchisme de la contestation officielle. Cela fait frémir de rigolade nos maîtres et leurs courtisans qui s’exclament : « comment osent-ils affirmer vouloir que tout change sans que rien ne change ? ». Les idéologues tartuffes substituent, de manière faussement impertinente, leur désir personnel de lutte des places à un projet collectif (égalitaire, solidaire, juste et libre) de lutte des classes. Ils font travailler les petites mains de leur sérail pour leur piquer des idées, publier et signer. Bernard Stiegler est tenancier du lupanar associatif Ars industrialis et dirlo du centre de recherche et d’innovation de la raffinerie d’art contemporain Beaubourg, où il prône la contribution par voie numérique sous son regard spirituel dominant. Par ici la monnaie : stagiaires, étudiants, cadres de la nouvelle économie numérique contribuent avec des œillères, subjugués par le maître et son bagout ; ils lui fournissent pêle-mêle diagnostics, concepts, recherches. Plif ! Plaf ! Plouf ! Bernard Stiegler renforce leur croyance en notre meilleur des vieux mondes possibles. Selon Stiegler, l’utilisation ergonomique et « intelligente » des objets technologiques serait à la fois un poison addictif et un médicament (ici, une sorte de philtre alchimique vers le savoir). C’est ce qu’il désigne par le terme grec pharmacon, en se référant à l’interprétation par son maître Derrida de ce que Platon disait de l’écriture : elle est un remède et un poison, qui peut notamment justifier la violence religieuse en désignant des boucs émissaires. Bernard Stiegler pointe de la même façon, dans l’utilisation des réseaux sociaux, la propagation des rumeurs et l’exutoire du populisme ciblant des boucs émissaires, ce contenu étant lié au contenant technologique.

Le vulgum pecus, captif dans sa bulle virtuelle, se doit donc de s’adapter à l’interaction contributive en réseau et à la gratuité fantoche, à la surinformation sans sériation et au renversement des droits d’auteur ; c’est le bon remède. Un remède de cheval à faire crever l’écosystème terrestre et le mammifère humain, qui en sera informé par le journal officiel dématérialisé. Déjà en 1968, un des vénérables inspirateurs de Stiegler, Gilbert Simondon, délivrait ce message : « Tu n’as qu’à t’adapter, bonhomme, aux machines et à leur obsolescence programmée ! »

En 2004, il entend des voix : celles du Medef. Il leur promet de « réenchanter » le monde sous un déferlement de technologies numériques hyper-développées, dans une bonne ambiance capitaliste cool et conviviale. On peut déplorer le défaut d’attention chez nos contemporains, suscité par le zapping sur écran fixe et portatif, tout comme le fait démontré, que les addictions au numérique entraînent des défauts de concentration et des attitudes polychrones, soit la tendance à faire plusieurs choses en même temps et non chaque chose en son temps. Toutefois, l’ouvrier et l’employé actuels se doivent d’être polyvalents, c’est-à-dire ouvriers et employés spécialisés, précaires, mobiles, flexibles, ce qui implique la perte d’un métier pour gagner sa vie dans un emploi. Cette réalité n’entre pas dans le champ de vision de Stiegler qui ne fréquente que la crème.

En 2009, Bernard Stiegler et sa clique obtiennent des sauf-conduits présidentiels tunisiens, en faisant des courbettes, pour le forum international du Net à Tunis ; pendant et après la révolution de jasmin et la chute de Ben Ali en 2011, à l’instar des médias serviles, propagent l’idée que le changement démocratique s’est fait grâce à internet. Les tunisiens ont bon dos et la faim, la corruption, le népotisme, le chômage, les inégalités, etc. sont pets de lapin dans les émeutes populaires et le renversement de la dictature.

En 2016, à la Plaine Saint Denis (93), Ars Industrialis, sous le regard vigilant de Bernard Stiegler et consorts, met en coupe réglée la municipalité afin d’entrer dans l’économie contributive en réseau, pour le plus grand bien supposé des habitants. En fait, reprenant une vieille bonne idée transformée en bizness, ils montent un réseau d’échange de savoirs intellectuels numérisés à sens unique. Son objectif théorique est le mieux-être de la population et un retour sur investissement rondelet et trébuchant. Mais ni les édiles municipaux, ni la clique à Stiegler ne se sont évidemment convertis à la démocratie directe et à la révocabilité des chefs à tout instant à la majorité constituée. Pas de projet du type « à chacun selon ses besoins » dans une économie égalitaire après suppression collective des faux besoins. Or, mutualiser des allocations chômage auxquelles donnent droit des petits contrats à durée déterminée (du secteur des services ou de ce qui reste de la fonction publique territoriale et de l’industrie) ne crée pas une règle commune de partage du travail, ni une critique sociale constructive et collective. En réalité, le peuple de la Cité est convié à jouer les intermittents du spectacle, avec le régime de chômage afférent, dans une tragi-comédie locale du sous-prolétariat de banlieue, sous le regard des doctorants transdisciplinaires positivistes et réticulés. Il faut bien voir que ce que promettent Ars industrialis et Bernard Stiegler, dans leur projet d’économie contributive, reposant sur un salaire de base universel calculé sur le mode d’une mutualisation des aides sociales et des allocations au chômage comme un nouveau régime d’intermittence, c’est le désœuvrement et l’assistanat futurs de milliers de gens.

Bernard Stiegler n’est pas bégueule : il a posé un diagnostic de « prolétarisation généralisée » et il en redemande. Il préconise une « déprolétarisation spirituelle » qui se résume à un accès direct au Web Paradis en réseau pour tous. « Qu’est-ce qu’un corps ? », demandaient les indiens d’Amazonie, vivant en harmonie avec la nature, aux premiers missionnaires sales, débraillés, la bouche puante imprégnée de sermons sur le péché originel. La question mérite d’être posée à tous nos contemporains assis devant leurs écrans connectés. Dans notre présent perpétuel, c’est la condition de cyborg qui est promue. Ars industrialis et Stiegler ne sont pourtant pas transhumanistes mais hyper-technophiles branchés. Ils nous préparent à nous adapter et à acquiescer à coup d’enquêtes de recevabilité, de conférences numérisées, de réclames technophiles pour notre future connectivité si divertissante. Ils regardent de haut l’humanité prolétarisée. Stiegler vit dans le mythe de la chute et de la rédemption : soit l’humanité et la nature glissent dans l’abîme de la barbarie, soit elles passent volontairement sous le joug éclairé de la technoscience. C’est une philosophie du porc aux accents distingués. Stiegler se pose, comme les grecs de l’antiquité, la question de la « vie bonne », mais sans aucune connaissance des gestes ouvriers, donc sans s’interroger sur le sens d’une vie et d’une liberté à l’œuvre dans un projet collectif. « Il y a prolétarisation et il y a des élites, se dit-il. Qu’y faire ? » Bluff technologique ? Emprise numérique ? Bernard Stiegler ne comprend pas. « Ecologie de l’esprit et du désir », dit-il, en se servant chez Gregory Bateson (1) pour préparer son galimatias systémique faussement contestataire, sans tenir compte d’un projet réellement écologique et collectif comme l’abolition du salariat.

Bref, Bernard Stiegler est un imposteur, un faux impertinent et un piètre philosophe ; collectionneur besogneux des idées des autres, organisateur autoritaire et narcissique, jonglant avec les mots, les concepts, les symboles, les idées tel un conférencier circassien en chaire. Faut-il voir dans ce manque de cohérence et d’intégrité un reflet de l’abandon d’une critique sociale conséquente par nos contemporains ? Cela profite en tout cas aux arrivistes pour qui la fin justifie les moyens.

1) Vers une écologie de l’esprit, Seuil, 1977. Bateson, anthropologue inspiré par la cybernétique, célèbre pour ses études sur la schizophrénie et la communication animale. Son rôle dans la diffusion des thèses cybernéticiennes dans l’Université comme dans la contre-culture a déjà été mentionné dans L’Inventaire (« Des Souris et des hippies », n°2 ; « La Colonisation des sciences sociales par le sujet informationnel », n°4). NDR

Mars 2017